Faites entrer l’innocent

Making a Murderer, la série documentaire qui a déchaîné les passions, est de retour. Son principal protagoniste est toujours en prison mais les réalisatrices n’ont pas lâché l’affaire.

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Débarquée sans crier gare il y a trois ans dans le catalogue d’un Netflix pas encore omniprésent, Making a Murderer est l’une des productions les plus singulières de ces dernières années. Fruit du travail minutieux des réalisatrices anglaises Laura Ricciardi et Moira Demos, la série documentaire retrace dix ans d’investigation sur l’affaire Steven Avery. Pour ceux qui auraient loupé la première salve, le show plonge au cœur du Wisconsin, dans le comté de Manitowoc, au bord du lac Michigan. Ce coin rural et plutôt tranquille du Midwest est le théâtre du destin éparpillé de Steven Avery, modeste garagiste dans l’entreprise familiale.

Après avoir passé 18 ans en prison pour un viol qu’il n’a pas commis, il est innocenté et libéré en 2003 grâce à des tests ADN. Moins de deux ans plus tard, il est accusé du meurtre de la jeune photographe Teresa Halbach et remis derrière les barreaux dans la foulée. Malgré les preuves physiques apportées par l’accusation, il continue de clamer son innocence. En vain. Il est à nouveau condamné à perpétuité après un procès qui déchaîne les passions et les médias locaux. La condamnation soulève toutefois quelques interrogations chez certains. Il se trouve qu’Avery est à ce moment en procédure contre le comté pour réclamer 36 millions de dollars de dommages et intérêts pour ses milliers de jours de réclusion immérités. Et s’il avait été victime d’un coup monté ? Et si la police avait fabriqué un meurtrier ? C’est le parti pris par les réalisatrices qui à coup d’images d’archives et d’entretiens plaide la théorie de la machination tout au long des dix épisodes de la saison 1.

Symptôme d’une justice en question

Si le réel a servi la culture, l’inverse est aussi vrai. La diffusion de Making a Murderer a eu un impact colossal aux États-Unis. La première partie a touché près de 20 millions d’Américains et ne cesse d’alimenter conversations et débats. Une pétition réunissant plus de 275.000 signatures a été déposée pour demander un pardon présidentiel. Une missive à laquelle la Maison Blanche s’est même donné la peine de répondre. Des célébrités ont aussi apporté leur soutien à Steven Avery et Brendan Dassy, neveu du premier, condamné pour complicité après des aveux arrachés – et invalidés il y a deux ans par une autre Cour. Ils se joignent aux milliers de citoyens ayant déjà pris position qui s’affrontent devant les tribunaux à coup de pancartes et de slogans.

Au-delà de ces deux camps professant leur doute raisonnable ou leur certitude, Making a Murderer sert aussi de base aux débats entourant le système de judiciaire américain. Les avocats apparus dans la saison 1 ont mis leur notoriété à profit pour faire de la pédagogie judiciaire, partant en tournée à travers le pays pour détailler les failles du système. Pour toutes ces raisons, Making a Murderer est un phénomène dont le retentissement a largement dépassé le cadre cosy du canapé pour s’inviter dans le débat public.

Une superstar du barreau à la rescousse

La saison 2 qui vient d’atterrir dans les salons était donc très attendue. Son contenu, déjà, laissait songeur. Que pouvait bien ajouter les réalisatrices qui n’avait pas été exposé il y a trois ans? Si les scénaristes de fiction ont déjà maintes fois prouvé leur capacité à tirer des séries bankables en longueur, le genre documentaire n’offre généralement pas cette liberté. C’est pourtant grâce à un ressort classique de la fiction que Making a Murderer va trouver son second souffle: l’arrivée d’un nouveau personnage. Les réalisatrices n’auraient pas pu rêver plus grand quand Kathleen Zelner a débarqué dans le paysage.

Avocate de renom, elle s’est spécialisée dans les cas de condamnation à tort. Du genre très tenace, la magistrate n’hésite pas à gratter plus loin que les autres pour faire éclater la vérité. Et c’est précisément ce qu’elle va faire dans ce feuilleton sur lequel tant a été écrit mais où – elle compte bien le démontrer – tant reste à dire. Minutieusement, elle reprend une par une les preuves à charge pour les mettre à l’épreuve des faits. Une contre-enquête que les réalisatrices ont suivie pas à pas. Après une première saison plutôt classique faite d’interviews et d’images de procès, la deuxième s’écrit au présent.

Jamais à court de ressources, Zelner fait appel aux plus grands experts en analyse ADN, de combustion (le corps de la victime a été calciné) ou de médecine légale pour mettre à mal l’accusation. De laboratoire en reconstitution, Making a Murderer bascule vers une longue enquête digne des Experts: La vraie vie. Une nouvelle qui ne va pas ravir les détracteurs qui avaient souligné le côté unilatéral de l’enquête. Des critiques balayées d’un revers de la main dès les premières minutes de la saison. Avec ces dix nouveaux épisodes, les réalisatrices enfoncent le clou. De la suggestion appuyée, on passe au registre de la revendication et même l’avocat du diable aurait bien du mal à ne pas se faire embarquer dans cette croisade judiciaire.

Vrai crime, vrais frissons

Aussi fascinante que perturbante, Making a Murderer ne ressemble à aucun autre format. À la fois très documentée et rationnelle dans son approche des faits, elle puise également dans la fiction une force narratrice qui lie le destin du spectateur à celui du protagoniste. Si l’on s’émeut volontiers du destin de notre personnage préféré en fiction, la sensation est décuplée lorsque c’est la vie d’un homme en chair et en os qui se joue sous nos yeux. Un OVNI télévisuel qui provoque un engagement sans équivalent mais laisse une sensation est troublante voire inconfortable. S’il est impossible de ne pas saluer la construction narrative haletante de la saga, comment ne pas penser à ces personnages bien réels dont les trajectoires brisées nous révoltent et… nous divertissent?

Qui a dit que le crime ne paie pas?

Preuve que le genre passionne toujours autant, le géant de Los Gatos continue d’exploiter le filon de la criminalité inspirée du réel. À force d’alimenter son catalogue avec des True Crimes, Netflix va même finir par vider les facs de criminologie. En documentaire mais aussi en fictions toujours plus fidèles à l’Histoire.

En fiction: Mindhunter plonge dans les seventies aux racines de psychologie criminelle. Holden Ford et son acolyte tirent un coup de feu dans la fourmilière froide du FBI avec des méthodes nouvelles qui feront naître le profilage. Une production David Fincher aussi intense que léchée qui aura bientôt sa deuxième saison. Manhunt: Unabomber relate la traque interminable du terroriste politique du même nom. Premier de classe sans relief, Jim Fitzgerald trouve sa voie en appliquant, non sans heurts, l’analyse linguistique aux manifestes laissés par l’Unabomber et qui sont autant de pépites dans une mine d’indices jusqu’ici inexploitée. Prenant et fiable à 80 % si l’on en croit le Fitzgerald de chair et d’os.

En série documentaire: Wild Wild Country déterre une histoire incroyable que les moins de vingt ans ne peuvent pas connaitre. Celle d’une secte indienne exilée en Amérique qui a pris le contrôle d’une petite bourgade de l’Oregon. Bhagwan Shree Rajneesh, gourou bling bling n’est plus mais certains de ses fidèles de l’époque ne l’ont pas oubliés. Ils étayent le récit de cette escapade new-age qui finira dans le bioterrorisme. I Am a Killer avait tout pour faire saliver les afficionados du crime. La série consacre chacun des 10 épisodes à un détenu se trouvant dans le couloir de la mort, les laissant raconter leur histoire face caméra. Un peu racoleur mais ambitieux, le projet perd un peu sa force dans un schéma trop répétitif qui fait presque se ressembler des histoires pourtant hors du commun. **

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