Catastrophe capitale

Dix ans après l’effondrement de la banque Lehman Brothers, point de départ de la crise de 2008, un livre vertigineux - Les frères Lehman - revient sur l’histoire de cette institution, plaque tournante du cynisme économique.

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Des employés qui emportent leur vie dans un simple carton en quittant le siège de la banque sur la 7e Avenue, le matin du 15 septembre. Des familles forcées de vivre sous des tentes, sur des aires de parking ou sous les ponts depuis qu’elles ont été chassées de leur foyer. Ces images, résultat de la faillite de la banque Lehman Brothers, sont entrées dans la mémoire collective. Images agressives illustrant la réalité insupportable qu’entraîne la chute de la quatrième plus grosse banque des États-Unis, et par ricochet brutal, la crise économique de 2008. Dix ans après cette catastrophe du système capitaliste (639 milliards de dollars d’actifs pour un passif de 613 milliards de dollars), un livre erevient sur l’histoire d’une institution qui a érigé la violence économique en art de la gestuelle cynique.

Le livre – Les frères Lehman – est un texte vertigineux de Stefano Massini, dramaturge italien qui signe ici son premier roman dont l’originalité première est qu’il se lit comme un poème-fleuve (800 pages) explorant les fonts baptismaux de la banque Lehman Brothers. Massini démarre son récit documentaire (rien n’est inventé, tout est avéré) en 1844 avec l’arrivée aux États-Unis de Hayum Lehmann, débarqué de sa Bavière natale.
Parce qu’il ne comprend pas son prénom, le fonctionnaire de l’immigration transforme Hayum Lehmann en Henry Lehman, première concession à la terre du Nouveau Monde qui, en échange, lui offrira fortune et prospérité. Aîné d’une famille de Rimpar en Allemagne, Henry Lehman ouvre une petite boutique dans la ville de Montgomery, en Alabama. Il y vend rubans, tissus, boutons et colifichets qui font la joie des femmes du coin parmi lesquelles Rose, cliente difficile avec qui il se disputera mais dont il fera son épouse.

Rejoint par ses deux frères – Mayer et Emmanuel -, il développe un nouveau métier: il achète du coton à plusieurs plantations pour le revendre aux usines textiles. Après sa mort, Emmanuel et Mayer poursuivent le développement de l’affaire familiale. Prospère et comme guidée par la main de Dieu, l’entreprise traverse la guerre de Sécession. Malgré les tiraillements qui opposent les deux frères, elle se diversifie. Elle prend des participations dans le chemin de fer, elle se positionne sur le marché du café jusqu’en 1889, date à laquelle elle devient une banque dont la banqueroute en 2008 s’impose comme le symbole mortifère de la crise financière…

Le livre de Stefano Massini va au-delà des préoccupations chères à Wall Street et c’est là tout son intérêt. Massini raconte une fable qui fait courir les hommes depuis des siècles: celle de la croyance en Dieu qui a donné naissance à la foi dans le commerce. Les frères Lehman est une plongée sur l’art de faire des affaires guidé par la main divine, une histoire insolente qui fait se croiser les préceptes des textes sacrés et les lois de l’économie. Une expérience de lecture, entre le looping et la montagne russe (souci du rythme et de la scansion qui fait appel à la poésie de la répétition), au service d’une tragédie. Celle d’une faillite bancaire qui serait la métaphore de l’échec de l’homme face à l’argent. Ou, pour être plus juste, celle de la faiblesse des hommes face à la puissance de l’argent.

LES FRÈRES LEHMAN
Stefano Massini Globe, 842 p.

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