Sept hommes et un bassin

Gilles Lellouche a mis cinq ans pour écrire et réaliser Le grand bain. Et ça se sent. Cerise sur le gâteau, son tournage a fait vivre aux acteurs le même parcours que leurs personnages.

Le Grand Bain © Prod

Si Le grand bain était un film américain, il aurait traité du dépassement de soi. Les comédiens auraient été gaulés comme des athlètes. Mais c’est un film français, qui se déroule dans une France morose. Les personnages ont du ventre, ils ne sont pas épilés et ne placent pas le mot “niaque” dans la moitié de leurs phrases. Le dépassement de soi, ils s’en foutent.

“Le point de départ de mon écriture, explique Gilles Lellouche, c’est cette espèce de mélancolie que je sentais chez mes contemporains. Comme un manque de perspective, d’espoir, un manque de souffle. Le film aurait pu s’appeler Le second souffle mais c’était déjà pris ! Ces personnages ont l’encéphalogramme plat, ils sont déçus par eux- mêmes. Qu’est-ce qu’ils ont fait de leurs rêves d’enfants ? Ou des rêves qui ne sont pas les leurs mais qu’on leur a imposés ? C’est comme la phrase de Séguéla, qui dit qu’un homme de 50 ans qui n’a pas de Rolex a raté sa vie. On a beau se foutre de sa gueule, la phrase est restée. Elle a été relayée dans tous les sens. Et elle fait mal ! Qu’est-ce qu’ils font, tous ceux qui n’ont pas de Rolex ?”

Et Benoît Poelvoorde d’ajouter : “C’est un film sur l’estime de soi, Se dire : j’ai un gros bide, j’ai des poils partout, on peut considérer que le sport que je pratique est un sport de gonzesse, mais je n’en ai plus rien à foutre ! Et ça permet de retrouver une estime de soi. C’est un film là-dessus. Je pense souvent ça des cyclistes amateurs. Les cyclistes amateurs ont toujours des bides d’éléphants mais ils s’en foutent !”

S’il y a bien un sport qui raconte l’importance d’être ensemble, c’est bien la natation synchronisée. Parce que s’il y en a un seul qui foire, tout le monde coule !

Le Grand Bain © Prod

Le grand bain n’a pas été conçu comme un film de copains mais bien comme un film d’équipe. “Je suis parti sur la natation parce que j’avais envie de parler du sport amateur, précise Gilles Lellouche. Ça reste encore un des seuls endroits où les gens se croisent sur un terrain commun. Ils se parlent, ils communiquent. Toutes les catégories socioprofessionnelles s’y retrouvent. Et ça dépasse le sport. Sortir de chez soi en plein mois de janvier, chausser ses crampons, prendre sa voiture, faire 20 bornes, ce n’est pas juste pour taper dans un ballon ! C’est sortir de chez soi, aller vers les autres, avoir un but commun, échanger, être curieux. C’est de cela que j’avais envie de parler. Et s’il y a bien un sport qui raconte l’importance d’être ensemble, c’est bien la natation synchronisée. Parce que s’il y en a un seul qui foire, tout le monde coule !”

Là où la réalité rejoint la fiction, c’est dans la préparation physique qu’ont dû suivre tous les acteurs. “On a d’abord appris les mouvements de chorégraphie sur le sol, au sec, se souvient Jean-Hugues Anglade. Et puis, on a commencé à les répéter dans l’eau, dans un bain assez chaud, ce qui permet de supporter des entraînements assez longs. Et puis on est passé au grand bain. Et là, c’était plus difficile parce qu’on n’avait pas pied. Ça nous a permis de beaucoup rire. On a tous compris assez vite que si on voulait réussir le challenge du film, il fallait se fédérer aux autres. S’aider mutuellement. Et on l’a fait très sérieusement. Suffisamment pour que le spectateur croie au groupe. Ce parallèle avec ce que vivent les personnages contribue à la cohérence du film. Comme eux, il a fallu apprendre à s’apprivoiser, à se connaître”.

Dès le début, on nous a fait mettre en caleçon, comme à l’école. Personne n’avait prévu ce truc-là.

Et à se mettre à nu ! Car passer la moitié du tournage en slip de bain, en donnant la réplique à des comédiens avec lesquels ils n’avaient, pour la plupart, jamais travaillé, n’a été anodin pour aucun d’eux. “Ça relativise, plaisante Benoît Poelvoorde. Il n’y avait pas que le calbut ! Il y avait le bonnet ! C’est encore plus éprouvant. Personne ne s’en sort avec un bonnet, tous les ego sont évacués. Il n’y en a pas un pour la ramener plus que l’autre. On a eu une première journée d’évaluation, avec la coach. Et dès le début, on nous a fait mettre en caleçon, comme à l’école. Personne n’avait prévu ce truc-là. On pensait juste que c’était pour se rencontrer. La coach nous a donné des exercices. On s’est tous vus tout nus et tout blancs dans un truc éclairé au néon. Là, on a compris qu’on était très mauvais. Faut quand même savoir qu’un des comédiens ne savait pas nager. Le premier jour, il est arrivé avec des bouées aux bras ! Gilles a dit qu’il allait apprendre à nager et il a appris!”

Le corps des hommes

Cette méthode de travail, plus fréquente chez les Anglo-Saxons, a eu des conséquences inattendues pour le réalisateur. “J’ai eu une bande de comédiens désinhibés, constate Gilles Lellouche, totalement habitués à être en maillot de bain avec les autres. C’est un parcours parallèle à celui des personnages. À travers cette mise à nu, au sens propre et au sens figuré, intervient le troisième personnage du film, qui est le corps de ces mecs de 50 ans. Si on se réfère aux magazines, les mecs de 50 ans devraient avoir des tablettes de chocolat, faire du surf, écouter du rap ? Ben non. On peut aussi être beau avec un bide, des poils sur les épaules, l’assumer et trouver une grâce. C’est ça que je voulais raconter.”

Que Lellouche ait eu envie de raconter l’histoire d’hommes fragiles qui tentent de dépasser l’image qu’ils ont d’eux-mêmes ou celle que leur envoient les autres a de quoi surprendre… mais c’est à nouveau une question d’image ! “Des gens me disent: je ne voyais pas ça chez toi, ce côté sensible, explique-t-il. On me prend pour une espèce de Charles Bronson en puissance, ce que je ne suis pas. Mais je n’ai pas fait ce film pour ça. Je l’ai fait par cinéphilie. Les gens ont besoin de mettre des étiquettes et moi je voulais faire un film sans étiquette. Si les gens ont envie de vous coller une image, ils vous la collent. Moi, j’ai été acteur pour cesser d’être ce que je suis dans la vie. Je ne veux pas me raconter, quand je fais l’acteur. Quand je prends mon stylo, là j’ai envie de me raconter. Donc l’image qu’on me donne quand je suis acteur, de mec bourrin, viril, hétéro, beauf, tout ce qu’on veut, je m’en contrefous. Je ne vais pas passer ma vie à m’excuser !”

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