Lars von Trier, architecte du mal

Lars von Tier revient avec The House that Jack buit, film-monstre sur un tueur en série. Ça saigne et ça fait rire aussi. Si, si.

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Interdit de Festival de Cannes pendant sept ans pour une mauvaise blague sur Hitler, le Danois Lars von Trier revient enfin au cinéma et ne s’est pas vraiment calmé. C’est un tueur en série lancé sur les routes dans une frénétique course au meurtre durant les années 70 que le cinéaste va suivre à la trace dans ce House that Jack built qui a provoqué l’écœurement et le départ précipité de quelques spectateurs des salles cannoises. Pour de mauvaises raisons. Car encore faut-il savoir où l’on met les pieds (et les yeux) lorsque l’on va voir un von Trier, mélancolique-né et réalisateur ô combien singulier et important, martelant comme un mantra qu’ « un film doit faire l’effet d’un caillou dans la chaussurec’est-à-dire que l’on doit ressentir une certaine douleur lorsque l’on quitte la salle ». Et en effet, certaines images peuvent heurter. Mais pour enfin sortir des clichés répétés à tort sur von Trier, même dans la presse professionnelle, depuis des années, il convient d’aller regarder derrière les apparences. De l’homme comme de ses films. Impossible de ne pas voir en Jack le tueur le double maléfique de von Trier (et l’incarnation du rapport ambigu que le cinéaste entretient avec l’art) dans sa manière de considérer ses forfaits comme autant d’œuvres d’art dont l’apogée funèbre aboutira à la fameuse maison qu’il construit. Lier le meurtre et l’art, c’est gonflé.  Et pourtant…

La mèche plaquée, le sourcil relevé, le rictus en coin, le revenant Matt Dillon offre une composition minérale à glacer les sangs, exposant le chaos de la psyché tourmentée de Jack dans des attitudes au burlesque incongru. Car toujours là où on ne l’attend pas, von Trier injecte, même dans les scènes les plus cruelles, un humour noir irrésistible et malade. Ce n’est en réalité pas tant le voyage intérieur dans l’âme sombre d’un serial killer qu’une grande farce macabre sur la solitude humaine qu’il nous raconte. Toujours la même. La sienne. Qu’il a transformée en une œuvre d’art pure où comme ici coexistent l’horreur (les meurtres toujours plus violents), le beau (la scène de l’enfer inspirée du tableau La barque de Dantede Delacroix) et le rire noir. Très noir. C’est la maison que von Trier construit film après film. Le cinéma ultime. Dont les cinéastes en herbe feraient bien de voler les plans, tant il est grand. 

 

Thriller

Réalisé par Lars von Trier. Avec Matt Dillon, Bruno Ganz, Uma Thurman. 155′

 

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