« Il n’y a pas assez d’histoires d’amour africaines au cinéma »

Histoire d'amour entre filles, Rafiki représentera le Kenya aux Oscars. Entretien avec sa réalisatrice, Wanuri Kahiu.

rafiki

On a rencontré Wanuri Kahiu à Bruxelles dans le cadre des « Development Days » (organisés par la Commission européenne début juin et consacrés cette année aux femmes, aux filles et aux questions de genre) avant que la réalisatrice kényanne de 38 ans qui vit aux États-Unis apprenne que son premier long-métrage représentera finalement le Kénya aux prochains Oscars, en préselection du meilleur film étranger.

Adapté d’une nouvelle ougandaise de Monica Arac de Nyeko (Jambula Tree, non traduit en français) racontant un amour transgressif qui bouleverse une communauté conservatrice, Rafiki (qui veut dire ami.e en swahili) suit la rencontre amoureuse entre deux jeunes filles dans le Nairobi contemporain.

D’un côté, Kena (Samantha Mugatsia) aspirante en médecine en skate et casquette, et de l’autre Ziki (Sheila Munyiva), dread-locks roses fluo et douceur affichée, se découvrent et s’aiment dans une société qui les rejette tandis que leurs pères s’affrontent politiquement pour les élections locales.

Sorte de Roméo et Juliette pop et lesbien, premier film kényan jamais montré en Compétition à Cannes (au Certain Regard 2018), dont la transgression est d’ériger la douceur en force, et pour lequel la réalisatrice risquait la prison pour « promotion de l’homosexualité », Rafiki touche par la grâce éthérée de sa réalisation, de ses actrices, et le courage politique de son propos : il est possible de s’aimer doucement en Afrique.

Une vision lumineuse du continent que la réalisatrice née à Nairobi d’une mère médecin et d’un père homme d’affaires, diplômée de l’université de cinéma californienne UCLA, soutient d’ailleurs à travers un mouvement qui défend une représentation pop de l’Afrique (www.afrobubblegum.com). Ça n’est pas si souvent qu’on voit cela sur grand écran.

Quel était le point de départ de ce film ?

En 2010 mon producteur m’a demandé si j’avais envie d’adapter un livre de la littérature africaine moderne, je voulais raconter une histoire d’amour. Le livre de Monica Arac de Nyeko dont je m’inspire était très doux, et la douceur, c’était le point de départ. J’ai mis sept ans à monter ce film. Il n’y a pas assez d’histoires d’amour africaines tournées sur le continent. Nous avons vu tout le monde tomber amoureux au cinéma mais pas nous, pas les Africains. Rendez-vous compte, la première fois que j’ai vu une histoire d’amour africaine sur grand écran c’était à l’âge de quinze ans, c’est très tard. Je voulais montrer que nous étions capables de raconter une histoire d’amour. Je voulais glorifier l’amour que je vois dans ma vie et l’amener au cinéma.

Le travail de la lumière est très particulier, comme si vous recherchiez une douceur inédite…

Il y a différentes lumières et couleurs qui évoluent avec le film. Je voulais des couleurs primaires quand Kena et Ziki sont avec leurs familles, et des couleurs plus pâles quand elles sont ensemble, réunies. L’idée était de montrer la claustrophobie du monde dans lequel elles vivent, et à l’inverse, le pouvoir de la douceur. Je voulais montrer la douceur comme une perspective de l’Afrique.

Comment voyez-vous l’évolution des codes de représentation du masculin et du féminin ?

Je crois qu’on a dépassé la dichotomie. Dans un sens, ça n’existe plus. Les qualités de force et d’agilité ont longtemps été reliées aux hommes. Celles dites féminines de douceur et compassion aux femmes. Je connais des femmes fortes et des hommes tendres. La biologie seule ne peut nous définir, je perçois une grande fluidité des genres dans le monde pour le moment. Il faut donner l’espace aux gens pour qu’ils se définissent eux-mêmes

Votre film est interdit au Kenya, pourtant vous avez tourné à Nairobi… comment s’est passé le tournage ? 

On a obtenu une licence de tournage et ensuite le tournage était assez confortable, j’ai particulièrement fait attention à l’intimité des actrices et de l’équipe pendant les scènes de tendresse et d’amour. Le film a ensuite été interdit par la commission de censure.

« Choisis avec sagesse » dit la mère en parlant d’amour à sa fille : ça veut dire quoi choisir avec sagesse pour vous ?

Dans un premier temps c’est une parole protectrice de la mère qui veut dire : choisis des gens qui vont t’élever et non te rabaisser. Mais derrière, il se trouve aussi une idée assez conservatrice qui serait de dire ceci : choisis des gens riches qui ont du succès. Or pour moi choisir avec sagesse, c’est choisir l’amour, c’es regarder le bonheur. La société kényanne est encore très conservatrice, en ce qui concerne les relations sexuelles de la jeunesse notamment – mais je pense tout de même dans chaque société conservatrice il existe un degré d’empathie et de compassion.

Vous avez étudié aux Etats-Unis : que cela vous a-t-il apporté ? Et plus globalement, quelle est votre filiation cinématographique ?

Une capacité à trouver ma voix et à l’exprimer, d’autant plus que mon but est de raconter une histoire transgressive. Je pense que chaque histoire a sa place, je m’inscris dans une tradition indépendante du cinéma, avec des films comme Orfeu Negro de Marcel Camus (Palme d’or à Cannes en 1959 et revisitation du mythe d’Orphée et Eurydice en plein Carnaval de Rio, ndlr). J’admire certaines réalisatrices contemporaines comme Mélanie Laurent, pour son cinéma sensuel et tactile, notamment Respire et Les Adoptés. Du côté du cinéma africain, je me sens proche du réalisateur sénégalais Djibril Diop Mambéty (auteur de Touki Bouki, film de 1973 et référence du cinéma africain, ndlr), avec cette fameuse scène avec la moto ornée de cornes de zébu, qui inspire d’ailleurs le personnage de Blacksta dans mon film.

Que pensez-vous de la représentation de l’Afrique au cinéma et en littérature ?

En littérature tout d’abord je suis friande des livres de Nnedi Okorafor (américaine d’origine nigériane) qui écrit de la science fiction et signe aussi la série Qui a peur de la mort ? Ou la nigériane Chimamanda Ngozie Adichie – ses livres (comme Americanah, parcours d’une jeune nigériane en Amérique ) sont remarquables. Mon idée est de présenter une version joyeuse de l’Afrique et des gens de couleurs. On a été bombardé par la violence au niveau des représentations en Afrique, comme si les Africains ne faisaient que mourir ou tuer au cinéma, à tel point que c’est devenu un genre. On est fatigués de ça. Je veux infuser de l’amour dans l’art.

RafikiDrame. Réalisé par Wanuri Kahiu. Avec Samantha Mugatsia, Sheila Munyiva – 82’

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