Christine And The Queens : le dance-floor des idées

Phénomène de l’industrie musicale, Héloïse Letissier livre avec “Chris” un album autoportrait où il est question de pouvoir, de domination, de sexe et de genres. Une pop dont l’ambition est de faire danser à la table des débats. 

Christine And The Queens : le dance-floor des idées

Pour les gamins et les gamines des années 80 et 90, Madonna et l’album “Like A Virgin” ont fait plus pour le féminisme que Simone de Beauvoir avec Le deuxième sexe.  Ce n’est pas qu’une formule.  C’est une vérité qui dit combien les modes de pensée peuvent être vulgarisés par la pop et comment les idées, certes simplifiées, peuvent percoler à travers le public. Héloïse Letissier, plus connue sous le nom de Christine And The Queens, n’est la porte-parole de rien, ni la voix de personne, n’en déplaise au succès-surprise de son premier album, “Chaleur humaine” – 1,2 million d’exemplaires vendus et quatre Victoires de la musique. Pourtant la mise en scène de son personnage illustre clairement le courant “queer”, mot fourre-tout désignant toutes les tentatives sociologiques et culturelles pour déconstruire les identités de genres. 

Ces tentatives qui cherchent à se réapproprier ce corps que l’histoire a décidé de bloquer à l’un ou l’autre extrême d’un binarisme – masculin/féminin – de plus en plus insupportable pour certains.  Un domaine de recherche imposé par les grandes universités américaines grâce aux “queer studies” et “gender studies”, études du genre dont le but est de décrypter les leviers de domination qui agissent sur la société agencée – souvent de façon invisible – en fonction de son sexe. “On est loin d’avoir dépassé l’hétéronormativité qui définit tout dans notre société, explique Héloïse Letissier.  Mais je pense que les discussions commencent, je pense qu’on est à un moment charnière”.

Faire passer des idées dans des chansons, la chose peut paraître naïve, mais c’est une naïveté vieille comme l’envie romantique de faire bouger les choses. “Dans la pop et l’entertainment, il y a des espaces de création qui nous permettent, à nous les artistes, de semer des indices, poursuit Héloïse Letissier.  Si on peut contribuer à lancer une conversation à table dans les familles, c’est pas mal…” Et de citer Daniel Balavoine comme modèle qui avait “un regard sur le monde et la politique assez beau”. 

Quand on a quitté Héloïse Letissier au lendemain de son premier concert bruxellois (au Botanique), on a quitté une jeune fille en pantalon et aux cheveux longs. Lorsqu’on la retrouve aujourd’hui, elle affiche une coupe, non pas garçonne, mais de garçon. Une volonté de se positionner dans ce qu’on appelle le genre fluide – ni femme, ni homme, mais les deux et l’un ou l’autre quand elle veut – marqué par la castration de son pseudonyme, passé de Christine à Chris. “Jeune fille, j’ai souffert des injonctions de la société, des définitions de la féminité par les médias, explique-t-elle. Je travaille désormais sur une féminité plus masculine”. Et ça se voit. Elle qui transforme son corps – plus dessiné, plus musclé – devenu objet de lutte puisque “écrire un disque sur le désir féminin libéré et libre reste encore une zone de frottement”. Baptisé simplement “Chris” (même si la démarche est plus complexe), moite et sexuel comme “Love On The Beat” de Gainsbourg auquel il se réfère, son nouveau disque est traversé par cette réflexion très contemporaine sur le désir et l’éclatement de ses frontières. 

Quel est selon vous le mot qui résume le mieux votre nouvel album ?

HÉLOÏSE LETISSIER – “Désir” et peut-être “colère”. Ce n’est pas une colère sombre mais plutôt une force vive qui me permet d’avancer, de dire à un mec ou une fille “j’ai envie de toi” quitte à me planter, ce qui m’est arrivé souvent. “Chaleur humaine” évoquait la douceur des premières rencontres. Sur “Chris”, mon personnage s’émancipe, il a moins peur et se permet plus de choses. J’assume aussi complètement cette aptitude qui consiste à choisir moi-même mes blessures plutôt que de me les faire infliger par d’autres. C’est très “queer” comme comportement.

Quels albums vous ont inspirée pour “Chris” ?

En travaillant sur “Chris”, j’ai énormément écouté “The Velvet Rope” de Janet Jackson (1997). C’est un disque pop qui a eu un énorme succès tout en présentant un personnage féminin complexe. La Janet de “Velvet Rope” est à la fois libérée, soumise et combative. Elle évoque l’homosexualité et le sadomasochisme. C’est rare de trouver tout ça sur un seul disque. C’est de Janet que m’est venue l’idée d’utiliser ces rythmes très cassants qui sont synonymes de l’excitation et du désir. Découvert grâce à mes parents, “Born In The USA” (1984) de Bruce Springsteen m’a aussi beaucoup motivée pour l’écriture. Springsteen me fascine pour la limpidité de ses textes. J’adore sa manière de raconter des histoires profondes avec des mots simples. Tu ne peux y échapper.

Pour découvrir la suite de l’interview, rendez-vous en librairie à partir de ce mercredi ou dès maintenant sur notre édition numérique, sur iPad/iPhone et Android.

Chris, Christine and The Queens © Prod

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