Anne Gruwez : « On avait assez vu ma trombine »

Phénomène de société et objet de curiosité, Ni juge, ni soumise met en exergue le travail d’une juge d’instruction bruxelloise. Le film, qui doit en partie son succès à la personnalité carillonnante de son héroïne, sort en DVD. 

Ni Juge Ni Soumise © Prod

Le film, qui a coûté trois ans et demi de tournage, a fait le tour du monde – ou presque. Chez nous, il a comptabilisé 75.000  entrées.  En France, 210.000.  Pour Yves Hinant, l’un des deux réalisateurs, il ne répond qu’à une seule question : “Qu’est-ce que c’est 2018 ?” Pour cet activiste du cinéma du réel, élève de Jean Libon, l’autre réalisateur du film et théoricien de la méthode Strip-tease , “le JT ne nous raconte pas vraiment le monde”. Alors, on a besoin d’ovnis comme Ni juge, ni soumise pour décrire la marche du monde telle qu’elle se faufile à nos portes entre les sacs- poubelles. 

En suivant Anne Gruwez, juge d’instruction à Bruxelles, le film dévoile la pratique de la justice dans son quotidien le plus plat, soulevant des histoires humaines, souvent tristes, parfois risibles, toujours déroutantes. Une exploration contemplative d’un métier que l’on ne connaît pas et qui, comme à peu près tout de la machine judiciaire, entretient bien des fantasmes. Pour certains confrères d’Anne Ruwez, le film est “plutôt gentil” et reste en deçà de la réalité puisqu’il soustrait au regard l’agressivité qui s’exprime souvent dans le bureau d’un juge d’instruction. Pour d’autres, il fait dans le spectacle, même si tous les “figurants” ont signé une autorisation – ce qui n’a pas empêché l’un d’eux de déposer plainte, d’où la scène coupée dans les salles et dans le DVD… 

À 62 ans, cette pro de chez pro à qui on ne la fait pas est montrée durant ses interrogatoires (et ça défile dans son bureau, du type qui bat sa femme à la mère qui tue son enfant), mais aussi sur le terrain. Dans sa deux-chevaux bleue, on la suit sur la réouverture d’un dossier endormi (l’assassinat d’une prostituée) qui nous vaut cette scène d’anthologie – l’exhumation d’un corps sur lequel le médecin légiste opère à la scie sauteuse pour un prélèvement d’os… 

Avec son franc-parler, son regard qui, une fois sur deux, semble dire “vous foutez pas de ma gueule” et son humour assassin, Anne Gruwez est devenue un phénomène, première surprise de la curiosité qu’elle suscite. Critiquée par certains pour ses élans cabotins, elle est pourtant dans la vie comme dans le film.  Pour ce confrère qui la connaît très bien, “elle n’en rajoute pas, mais elle n’en enlève pas non plus”.

Ni Juge Ni Soumise © Prod

Comment a commencé l’aventure de ce film ?

ANNE GRUWEZ – En 2002, Jean Libon et Yves Hinant de Strip-tease ont reçu les autorisations du monde judiciaire pour filmer une enquête. Au départ, ils avaient choisi de suivre une consœur, mais elle est partie à l’Union Européenne, c’est retombé sur moi et ça a donné Le flic, le juge et l’assassin (diffusé dans Tout ça ne nous rendra pas le Congo en 2007 – NDLR). Après avoir fait un court sujet qui s’appelait Madame la juge, ils ont décidé de filmer le quotidien du juge d’instruction et ils sont revenus chez moi. J’ai dit non, ce qui voulait dire peut-être…  Je trouvais qu’on avait assez vu ma trombine, mais c’est vrai qu’il y avait entre eux et moi un lien de confiance qui permettait de travailler vite et bien. 

Pourquoi acceptez-vous finalement ?

J’y vais comme ça, en me disant “on verra bien”. Mais il n’y avait aucune volonté de ma part de montrer quoi que ce soit. Et je pensais qu’après les deux avant-premières, tout serait plié… 

Si ce n’était pas votre but, la réussite du film réside dans la description du quotidien d’une justice qu’on a l’habitude de critiquer et à laquelle on reproche ses privilèges. 

Je ne pense pas que la justice demande des privilèges. Elle demande du respect qu’elle ne rétribue pas. Les magistrats demandent des pensions, des salaires convenables, tout ce à quoi ils ont droit, mais j’ai rarement entendu l’explication publique qui justifiait ces demandes – légitimes – au regard du travail des magistrats. Le petit peuple ne comprend pas pourquoi il doit payer si cher quelque chose qu’on ne lui explique pas, sans compter qu’on parle de justiciable, alors que le justiciable, personne ne sait qui c’est… En tout cas, pas moi.

Pourquoi les gens – souvent dans des situations misérables, ne donnant pas une belle image d’eux – acceptent-ils d’être filmés ? 

Misérables ? Ne donnant pas une belle image d’eux ? Qu’est-ce qui vous permet de dire ça ? Ces situations dans lesquelles ces gens se trouvent, ce sont les leurs et elles méritent le respect.  Ils arrivent dans mon bureau transportant leur réalité et s’ils sont perçus comme misérables, c’est une erreur de déformation due à vos normes. Qu’ils soient fragilisés par l’idée d’aller en taule, je veux bien l’admettre, mais leur mauvaise image, non…

Dans le film, il y a cet interrogatoire saisissant d’une femme qui raconte très précisément comment elle a tué son enfant parce qu’elle était persuadée qu’il était le fils de Satan.  Êtes-vous formée pour entendre et gérer ce type de récit ?

On n’a aucune formation préalable et aucun anti-stress. Quand je termine l’infanticide, il est tard le soir, il n’y a personne qui m’attend en me disant : “Tu veux peut-être te décharger de ton stress”.  Les policiers ont des teams antistress, les magistrats, tout le monde s’en fout.

Comment vous protégez-vous ?

Je ne me protège pas. Je ramasse tout en pleine figure. Comme disait Térence : “Je suis un homme et rien de ce qui est humain ne m’est étranger”. Tout ce que les gens apportent dans mon bureau est en moi : la colère, la vengeance, les coups… Il suffit d’appuyer sur le bon bouton pour être en connexion avec la personne devant moi.  Et puis, je referme le bouton, et je suis tranquille pour le soir.  Mais je reconnais que le plus difficile à mettre en taule, c’est son semblable. Un jour, j’ai dû foutre en taule un commissaire de police avec qui j’avais travaillé. C’était pas drôle… Les gens trop sentimentaux ne peuvent pas être juges d’instruction.

L’une des critiques adressées aux réalisateurs, c’est qu’on ne voit dans votre bureau que des personnes d’origine étrangère… 

Pourquoi faites-vous une différence ? Ils sont tous Bruxellois ! C’est la réalité bruxelloise, point, terminé. Pourquoi lorsqu’ils créent de la richesse, on parle de Bruxellois, et lorsqu’ils créent de la misère, on parle des étrangers ? Vous me demandez pourquoi on ne voit pas de Belges de souche, mais à partir de quand est-on Belge de souche ?

Mais vous savez très bien que ce genre d’images peut entretenir un discours raciste !

Bien sûr que je le sais, mais je veux dire à ces gens que ce discours est une erreur.  Peu importe l’origine des gens, ce qu’il faut retenir, c’est leur histoire et ce qu’elle charrie de l’humanité – le vol, le meurtre, la folie.

Comment expliquez-vous le succès du film et le phénomène créé par lui?

Je pense que les gens en ont marre du secret et du sacré.  Le culte sacré de la justice et les rituels de ses secrets. Les gens veulent savoir où va leur argent. Nous sommes peut-être à un moment de révolution, un moment où les gens veulent se réapproprier leur histoire, ce à quoi ils participent.

Avez-vous dû faire face aux attaques  de votre milieu ?

J’ai dû faire face au silence et au rien.  Rien. Je ne peux pas dire autre chose…

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