Jain : Les fleurs du bien

La chanteuse de Makeba reprend la route du succès avec “Souldier”. Optimiste et engagée, cette escale s’arrête au carrefour des cultures. Une nouvelle collection de tubes jubilatoires à savourer après son triomphe à Esperanzah!

jain_illu_01_ouverture_c_pauletmartin

Passée de l’anonymat à la célébrité en un disque, Jain vient d’achever le successeur de “Zanaka”. Après le raz-de-marée Makeba et de jolis exploits (les hits Come ou  Dynabeat), l’artiste française publie “Souldier”. Inspiré par les souvenirs d’une vie nomade, ce deuxième essai contrecarre les violences de l’actualité avec un optimisme limpide et des tubes instantanés (Alright, On My Way). Nouveau télescopage d’électro et de sons chipés aux quatre coins de la planète, “Souldier” se dévoile à l’aune de saveurs orientales, caribéennes et de rythmiques africaines. Entre la production de l’ami Yodelice et la kora du talentueux Sidiki Diabaté (Oh Man), Jain dégage une énergie solaire, ultra–communicative. Après ses Victoires de la musique, une nomination aux Grammy Awards et plus de deux cents dates de concert, dont un récent triomphe à Esperanzah!, la chanteuse reçoit Moustique dans sa loge. Guitare à la main, sourire en coin, Jain nous accueille en gratouillant un air paisible et enjoué.

Aujourd’hui, vous jouez partout dans le monde. Cette vie de globe-trotteuse, c’est le prolongement de votre enfance?

Il y a des similitudes. Avec ma famille, on déménageait tous les trois ans. À présent, le rythme est plus soutenu. Chaque jour, je prends le train ou l’avion. J’ai toujours été habituée aux voyages. Mais rien ne vous prépare à la cadence infernale des tournées… Petite, je vivais en  Afrique ou au Moyen-Orient avec le sentiment d’être Française. Maintenant, le rapport s’est inversé. J’habite en France, mais je passe mes journées à l’étranger.

Vous est-il arrivé de perdre vos repères?

Bien sûr. À chaque fois que je me faisais des amis à l’école, ma famille devait déménager sous d’autres cieux. À l’adolescence, la question de l’identité me démangeait. Je me demandais qui j’étais. Où était ma maison? Même si je me sentais étrangère en France, j’étais clairement une Française à l’étranger. Je n’étais nulle part chez moi. Jusqu’au jour où j’ai découvert la musique, qui passait les frontières… Les trucs les plus  stables dans ma vie, c’était les morceaux des Beatles et de Bob Marley. Inspirée par ces deux légendes, j’ai commencé à composer des chansons. J’avais seize ans.

Le nouvel album s’intitule “Souldier”. Que signifie ce mot?

Dans mon esprit, le “Souldier” est un soldat qui a remplacé son arme par un énorme bouquet de fleurs. Il est pacifiste et porteur d’espoir. Ce titre découle de la chanson Souldier. Je l’ai écrite en découvrant les images de la fusillade dans la boîte de nuit à Orlando. J’étais bouleversée, vraiment triste. Je me suis consolée avec ma guitare, imaginant cette histoire antimilitariste: un monde dans lequel les armes seraient remplacées par des fleurs. C’est une utopie complètement assumée.

Cette fois, terminé la robe noire à col claudine. Place à une combinaison bleu vif. Pourquoi changer de costume?

J’ai porté la robe pendant plus de deux ans. Je l’aimais bien mais, à force, je m’en étais lassée. Pour “Souldier”, j’ai ressenti le besoin de remiser le noir et blanc au placard pour apporter des couleurs. Ma nouvelle combinaison est un bleu de travail customisé par la créatrice Agnès b. Je veux renouveler mon identité visuelle pour chaque album.

Les influences africaines balisaient les tubes de “Zanaka”. Cette fois, il y a des mélodies moyen-orientales et quelques arabesques rythmiques. Comment expliquez-vous ce changement de cap?

Je voulais d’abord éviter de reproduire une recette éprouvée. Ensuite, il y a une volonté de montrer une autre facette de mon parcours. Pour composer les nouveaux morceaux, je me suis servie de mon vécu dans les pays arabes. Abu Dhabi ou Dubaï figurent notamment en filigrane des chansons. À côté de ça, le hip-hop fait aussi son apparition. Ces derniers mois, j’ai beaucoup écouté Kendrick Lamar et Childish Gambino.

Utilisez-vous la musique pour cartographier votre parcours personnel?

Les chansons sont liées à mon vécu. Je n’ai pas envie d’écrire sur des sujets qui me sont étrangers. Alors, j’évoque des histoires glanées en cours de route. Sur l’album, un morceau s’intitule Abu Dhabi. Je plante le décor là où se déroule le récit. Je ne triche pas. Je me rattache aux souvenirs. J’ai quitté le Moyen-Orient pour m’installer en Afrique avec ma famille. Psychologiquement, le choc était terrible. À Dubaï, par exemple, tu peux voir une Ferrari avec le capot incrusté de saphirs. Au Congo, les gens économisent pendant des années pour acheter une voiture d’occasion. D’un côté, c’est une vie d’abondance. De l’autre, c’est juste l’inverse. J’ai été confrontée à ces deux extrêmes sans préparation. Ce grand écart m’a inculqué des valeurs que je ne veux jamais oublier.

BelgaImageJain © Belga Image

Les références au monde arabe, est-ce aussi une façon de faire tomber quelques clichés?

La culture islamique génère de nombreux préjugés. Les gens se permettent souvent de cataloguer des traditions qu’ils ne comprennent pas. En Europe, en particulier, nous avons tendance à désapprouver les coutumes qui ne cadrent pas avec le moule occidental. Adolescente, j’étais souvent immergée dans des modèles sociaux qui m’étaient étrangers. Cette expérience m’a appris à ne pas juger les autres.

Le morceau Inspecta repose sur les instrumentaux de l’Inspecteur Gadget. C’est votre dessin animé préféré?

Quand Inspecteur Gadget passait à la télé, j’étais encore toute petite. J’ai plutôt utilisé les instrumentaux du générique comme un clin d’œil à la culture hip-hop. Sampler un tube que tout le monde connaît pour mieux le détourner, c’est un grand classique dans le rap. Jay-Z a détourné la bande-son du film Le Bon, la brute et le truand. Mobb Deep s’est servi de Scarface. Les exemples sont nombreux. En rappant sur le générique, j’ai imaginé le personnage de l’Imposteur Gadget, un super méchant, partisan de la société de consommation…

À une époque où toute l’actualité musicale transite par les réseaux sociaux, votre retour se joue sur scène, comme cet été au festival Esperanzah! Vous préférez donner un concert que de changer votre photo de profil?

Les réseaux sociaux ne me passionnent pas. Je n’éprouve aucun plaisir à partager des instants de ma vie privée sur Internet. Je n’ai pas de problème avec celles et ceux qui le font. Mais, en ce qui me concerne, je bloque. Me mettre en avant, ce n’est pas mon truc. Je suis déjà suffisamment exposée comme ça. Pas besoin d’en rajouter. Je préfère donner des concerts, en essayant de toucher les gens pour ce que je suis vraiment: une chanteuse. Pour moi, l’anonymat est le plus grand luxe du 21e siècle. Bientôt, ce sera terminé… On se doit de protéger nos vies privées. Même si mon métier m’amène régulièrement sur le devant de la scène, je me soucie de mon intimité. Dans le quartier où j’habite, à Paris, les passants ne me reconnaissent pas dans la rue.  Personne ne me remarque et j’aime ça. C’est le bonheur.

Plus d'actualité