Corbijn, maître rock

Ses portraits en noir et blanc ont redéfini les codes de l’imagerie pop. À Anvers, une impressionnante rétrospective rassemble ses photos emblématiques et dévoile de nombreux clichés inédits.

Anton Corbijn devant ses portraits de Johnny Rotten et Mick Jagger en femme © Belga Image

« L’imperfection est plus proche de la réalité que la perfection. Et comme mon but est de montrer la réalité dans ce qu’elle a de plus intime, l’imperfection ne me fait pas peur. Au contraire, elle m’attire”, explique Anton Corbijn. À 63 ans, l’artiste a réalisé quatre longs-métrages (Control, The American, A Most Wanted Man, Life) et près d’une centaine de clips.

Mais c’est avec son travail de photographe que l’artiste hollandais a imposé son style unique. Quand paraissent à l’aube des années 80 ses premiers clichés dans l’hebdo musical anglais New Musical Express, le jeune reporter free-lance montre déjà sa différence. Il délaisse les traditionnelles photos de concerts pour privilégier les portraits. Il utilise une pellicule noir et blanc qui force le grain.

Mais il évite aussi de mettre dans le cadre les accessoires indissociables de la mythologie rock and roll (guitares, murs d’amplis, chemise trempée de sueur, fans hystériques). “Il m’arrive parfois de prendre des photos de célébrités, mais généralement j’essaie de montrer les êtres humains qui se cachent derrière. Le star-system ne m’a jamais impressionné.”

Dans le cadre de son Festival international de la photographie (voire notre encadré), l’Antwerp Photo rend hommage à Anton Corbijn jusqu’au 30 septembre au Loodswezen, un majestueux bâtiment néorenaissance planté au bout du quai Tavernier, face aux mouettes et à l’Escaut. L’expo 1-2-3-4 dévoile pas moins de quatre cents photos de Corbijn. On y trouve bien sûr ses séries iconiques pour Depeche Mode et U2, deux groupes dont il est devenu, à force de confiance et de fidélité, le directeur artistique, réalisant pour eux matériel promotionnel, clips et scénographies de tournée. Mais on y voit aussi beaucoup d’images inédites, ou peu vues, notamment celles des débuts.

Nick Cave © Anton Corbijn

Alors étudiant à Groningen, Corbijn assiste à un concert du musicien junkie hollandais Herman Brood en 1975 et décide de tenter sa chance comme photographe free-lance. Dès 1977, ses premiers reportages témoignent de l’explosion du punk. On peut voir à Anvers ses premiers shootings avec The Sex Pistols (au Paradiso), The Clash, Nina Hagen, Gang Of FourSiouxsie and the Banshees ainsi qu’un impressionnant carnet de tournée américaine avec The Slits, préfigurant – pour certains paysages – son travail avec U2 pour “Joshua Tree”. Dans les années nonante, Corbijn est devenu le photographe et le réalisateur de clips que tout le monde s’arrache. Les commandes se succèdent à un rythme effréné et se ressemblent parfois. Ses photos de presse pour Therapy, Metallica, voire R.E.M. s’inspirent des mêmes décors (des hangars, des parkings, des friches…) et (ab)usent des maquillages sur les visages des musiciens. Pour sa session avec Nirvana, en 1993 (album “In Utero”), Corbijn sort de sa zone de confort à la demande du groupe et utilise cette fois la couleur, comme il le fera plus tard avec Arcade Fire ou R.E.M.

Femmes et junkies

Fantasme ou pas, Corbijn aime aussi travestir ses sujets. On voit Mick Jagger en femme, Martin Gore avec une robe ainsi que les quatre membres de U2 qui jouent aux actrices glamour sur cette photo prise à Santa Cruz en 1993. Devenu ami avec les musiciens, Anton est l’un des rares à réussir à rentrer dans leur vie privée. À Dublin, en 1999, il est ainsi le premier – et le seul – à réunir sur le même cliché les musiciens de U2 et leurs parents. Toute aussi impressionnante, cette photo jusqu’ici restée inédite de Dave Gahan dans sa chambre d’hôtel à Francfort en 1993, durant la Song And Devotion Tour. Le torse du chanteur de Depeche Mode est tailladé, les pupilles sont dilatées, on voit les traces de piqûre sur les veines de ses avant-bras. Rédigée au stylofeutre par Corbijn, la légende dit tout : “Ce n’était pas une tournée très saine”. Impressionnant.

U2 dans le désert de Joshua Tree en 1987 © Belga Image

ANTON CORBIJN, 1-2-3-4. Jusqu’au 30/9, Antwerp Photo, Loodswezen, Anvers, www.antwerpphoto.be

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