Sweet country : les damnés de la terre

Warwick Thornton signe Sweet Country, néo-western aborigène de toute beauté sur l’histoire violente de la colonisation australienne.

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Dans l’Australie des années 1920, un couple de fermiers aborigènes (Hamilton Morris et Natassia Gorey-Furber dans la peau de Sam et Lizzie) doit fuir dans le bush après le meurtre du fils d’un riche propriétaire blanc en légitime défense. En suivant le destin de ce couple damnés, jusqu’à une scène de procès quasi biblique sous le soleil, Thornton filme avec majesté la souffrance d’un peuple spolié, sous le regard compassionnel d’un prêtre critique (le trop rare acteur néo-zélandais Sam Neill). 47 ans et stature de chef indien, de passage à Bruxelles après avoir reçu le prix du Jury au dernier festival de Venise, le réalisateur Warwick Thornton nous a confié s’être inspiré d’un fait divers historique mais n’a pas voulu « imiter » le western italien ni américain, avouant avoir essayé de « réinventer » le genre en lorgnant plutôt du côté de Solaris de Tarkovski (dans l’utilisation des flashbacks notamment) : « Réaliser un western, ça a à voir avec l’ego. Pour que mon film se démarque, j’ai dû apporter une différence formelle. Par exemple il n’y a pas de musique. J’ai voulu écouter le pays, trouver sa voix, si vous écoutez bien, le désert est un personnage à part entière du film ».

Comme son titre l’indique, le territoire est le cœur battant de ce film lent et beau, qui cerne à vif le conflit entre « les lois blanches » qui font plier les « lois aborigènes » dans la période charnière des années 1920 qui voient, au retour de la Première guerre mondiale, une véritable accélération de la spoliation des terres originelles par les fermiers blancs. Lorsqu’on lui demande si le cinéma est là pour réparer l’Histoire, Thornton ne cache pas son ambition : « À l’école, le récit national classique australien vous parle du Captain Cook – pas des Aborigènes. Le cinéma est l’un des meilleurs endroits pour apprendre. Le public australien m’a suivi car cette histoire n’est pas montrée ». Issu de la communauté aborigène, Thornton a fait des études de cinéma à Sydney et vit aujourd’hui à Los Angeles où il se sent très connecté au destin des peuples amérindiens. « Nous sommes des indigènes, on nous a volé nos terres mais aussi notre spiritualité, nos croyances. Nous ne pouvons oublier les massacres, les sources empoisonnées, nous étions damnés de tous côtés, ce film vient de là », termine celui qui salue une jeune génération de cinéastes aborigènes en émergence (dont son fils, talentueux chef opérateur Dylan River qui signe la superbe image du film), prêt à se réapproprier des récits confisqués.

Sweet Country  Drame – 113’
Réalisé par Warwick Thornton. Avec Hamilton Morris, Sam Neill, Natassia Gorey-Furber.

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