Jorja Smith « Ce que j’ai sur le coeur »

Révélation de Rock Werchter, la jeune Anglaise réécrit la grammaire soul sur un disque épatant. Rencontre avec une diva déjà comparée à Amy Winehouse.

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Mélodies de rêve et voix en or, Jorja Smith a grandi sur les  ruines de la révolution industrielle. Enfant du Black Country, région à jamais marquée par l’histoire des charbonnages, la chanteuse n’oublie jamais d’où elle vient. Loin des thèmes aseptisés qui règnent trop souvent au royaume du R&B, son premier album livre d’éblouissantes chansons d’amour, sans oublier de se frotter à la réalité. “Lost & Found” est une pépite de soul moderne façonnée à l’écoute des plus grandes (de Lauryn Hill à Amy Winehouse). À l’heure où le monde entier se l’arrache, Moustique se pose en coulisse avec la diva anglaise.

Vous avez grandi à Walsall, au beau milieu de l’Angleterre. Est-ce l’endroit idéal pour vivre ses rêves de chanteuse?

Jorja Smith – Je n’avais aucun autre point de repère. J’ai dû composer avec Walsall et ses réalités socioculturelles. Les gens du coin se bougent. Des initiatives artistiques existent, mais elles restent rudimentaires. Pour avancer dans la musique, je savais que la capitale était une étape obligatoire…

Votre déménagement à Londres marque-t-il le début de votre carrière?

À 15 ans, j’ai signé un accord avec une agence de management londonienne. Je faisais souvent des allers-retours entre Walsall et la capitale: deux heures dans un sens, deux heures dans l’autre. Comme les trajets s’intensifiaient, j’ai pris la décision de vivre à Londres. Là-bas, pour subvenir à mes besoins, je me suis trouvé un job dans un Starbucks. Pendant les pauses de midi, j’enregistrais des chansons à l’aide de mon téléphone.

Votre album est à peine sorti, mais tous vos concerts annoncés à l’automne sont déjà complets. Comment expliquez-vous cet engouement instantané?

C’est toujours compliqué d’expliquer ce qui plaît au public. Dans mon cas, tout a commencé avec Blue Lights. J’ai diffusé cette chanson en ligne via mon compte SoundCloud et ensuite, tout s’est accéléré. Ce titre est à l’origine d’un incroyable effet boule de neige. Même si ce succès est quasi inexplicable, je suis persuadée d’une chose: la bonne musique sera toujours entendue. Un bon morceau ne laissera jamais les gens indifférents. Moi, j’ai eu la chance d’être écoutée par Drake et Kendrick Lamar. Ces soutiens comptent aussi dans mon parcours.

Blue Lights évoque la peur éprouvée par la communauté noire face aux brutalités policières.  

Quand j’écris une chanson, je n’anticipe jamais la réaction des gens. J’aborde des sujets qui m’interpellent, des choses réelles. Je ne respecte aucun cahier des charges. Sur mon premier album, plusieurs titres parlent de problématiques sociétales. Parce que ces questions me touchent de près.

Pour écrire une bonne chanson, les sujets de société sont-ils plus forts que vos histoires d’amour?

Dans un cas comme dans l’autre, je reste fidèle à mes sentiments. Je dis simplement ce que j’ai sur le cœur. J’avais onze ans quand j’ai écrit ma première chanson, Life Is A Path Worth Taking. Dans les paroles, il était question de faire les bons choix de vie et d’en assumer les conséquences. Ensuite, j’ai composé un autre morceau intitulé High Street qui parlait de la fermeture des magasins dans ma petite ville de Walsall. Je l’ai écrit juste après avoir regardé un documentaire sur le groupe The Specials, dont le titre Ghost Town m’a bouleversée. Tout ça pour dire que, depuis le début, je n’ai jamais prémédité les thèmes de mes chansons.

L’année dernière, vous avez publié Beautiful Little Fools à l’occasion de la journée internationale des droits de la femme. C’était symbolique?

Je l’ai composé après avoir lu Gatsby le Magnifique, le roman de Francis Scott Fitzgerald. À un moment, dans le livre, le personnage de Daisy va accoucher d’une petite fille et elle dit: “J’espère que ma fille sera sotte, car c’est la meilleure chose qu’une fille puisse espérer dans ce monde: être une jolie petite sotte”. Le stéréotype de la femme parfaite n’est donc pas neuf. Aujourd’hui encore, le mythe est entretenu. Sur les réseaux sociaux, dans les magazines ou à la télé, on voit circuler des clichés de bimbos photoshopées à l’excès. À un moment de ma vie, j’ai voulu ressembler à ces pin-up aux cheveux blonds. Mais ça n’avait aucun sens. Au final, j’ai écrit une chanson pour encourager toutes les femmes du monde à se sentir belles au naturel.

Vous reprenez No Scrubs, tube nineties du trio TLC. C’est une de vos influences?

Ce single de TLC date de 1999. J’avais deux ans quand la chanson est sortie. Je dois une part de ma culture musicale à mes parents. Chez nous, à la maison, la radio était toujours allumée. Du matin au soir, j’étais biberonnée au jazz, à la soul, au reggae, au R&B, au funk, à la musique pop… J’ai grandi en écoutant TLC, Sade, Aaliyah ou Brandy & Monica. Même si j’ai réellement découvert les noms de ces artistes quand j’avais douze ans, je connaissais déjà leurs chansons par cœur.

Pour la presse anglo-saxonne, vous êtes l’héritière désignée d’Amy Winehouse. Vous assumez?

Je le prends comme un compliment. J’adore Amy Winehouse. Je suis fan. Quand elle chantait, le monde entier tournait autour de sa personne. Elle était authentique et ne trichait pas. Pour se faire entendre, il faut être honnête. Je pense qu’Amy Winehouse avait parfaitement compris cette nécessité. En ce sens, c’est un modèle.

Le 21/10. Ancienne Belgique, Bruxelles (complet).

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