Moha La Squale a les crocs

Textes percutants et verve contagieuse, le rappeur français fait trembler les plateformes de streaming avec son premier album «Bendero». Rencontre avec un artiste affamé.

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Ascension fulgurante. Difficile de résumer autrement le parcours de Moha La Squale, qui a sorti son premier freestyle il y a moins d’un an. Il cumule aujourd’hui plus de 131 millions de vues sur sa chaîne YouTube. A 23 ans, Mohamed Bellahmed de son vrai nom s’est imposé tout seul ou presque, et trône aujourd’hui en tête des plateformes de streaming avec son premier album «Bendero». Impressionnant parcours porté par une sacrée force de caractère qu’il raconte dans ce disque avec franchise et fraîcheur. Issu du quartier populaire de La Banane en France, Moha La Squale aurait tout à fait pu tomber dans le piège de la délinquance. Il a d’ailleurs frôlé la descente aux enfers en quittant très tôt le système scolaire pour dealer. Il fera deux séjours en prison et puis ce sera l’électrochoc.  

Cette vie de petits larcins et de fric facile, il n’en veut pas, il n’en veut plus. « J’étais plus loin, plus bas que jamais. Et c’était pas beau. Je voyais que ça faisait souffrir mes proches, je ne voulais pas faire perdurer cette situation. Jusque là, j’étais persuadé que ma vie, ce ne serait que ça, que je n’arriverais jamais à sortir de ce cercle vicieux. Et puis un jour, j’ai décidé qu’il fallait que je me batte, que j’allais arrêter les conneries et j’y suis allé. J’ai fais le court-métrage La Graine et puis je suis rentré aux Cours Florent, à Paris. » Dans sa poche, il a deux cartes à jouer : une voix, rauque et percutante portée par un flow pressant, mais aussi une gueule ultra-expressive et reconnaissable entre milles. Un coup de poker gagnant, entre cinéma et rap, qu’il nous raconte au coeur de Bruxelles, dans l’enceinte du Studio 38 à l’occasion d’une séance photo avec Guillaume Kayacan.

Tu n’étais pas l’élève le plus assidu en cours, tu as quitté l’école avant de terminer tes secondaires. Qu’est-ce qui ne te plaisait pas dans le système scolaire?

J’ai toujours eu un problème avec l’autorité. Je crois que c’est ça que je ne supportais pas. Pourtant j’ai toujours aimé apprendre, j’ai eu des bons profs, des gens qui me donnaient envie de me plonger dans certains domaines, comme l’histoire. Mais à un moment j’ai décroché. Je me suis retrouvé à dealer et puis je suis passé par la case prison. Deux fois.

A quel moment tu t’es dis qu’il fallait que tu changes de parcours, quel a été l’électrochoc qui t’as fait arrêter de dealer?

Ma sortie de prison, clairement. Avec tout ce qui m’est arrivé dans ma vie, c’était le moment de changer de cap. J’étais plus loin, plus bas que jamais. Et c’était pas beau. Je voyais que ça faisait souffrir mes proches, je ne voulais pas faire perdurer cette situation. Jusque là, j’étais persuadé que ma vie, ce ne serait que ça, que je n’arriverais jamais à en sortir. Et puis un jour j’ai décidé que je m’en sortirais, que j’allais arrêter les conneries et j’y suis allé.

Un autre élément déclencheur de ce changement de cap, c’est aussi le court métrage La Graine, que tu as tourné quand tu avais 19 ans, en Belgique. Comment t’es-tu retrouvé dans ce projet ?

Le caméraman Hannibal -qui est aujourd’hui le mec qui s’occupe de mes clips- m’a mis en contact avec Barney Frydman, le réalisateur belge de La Graine. Il est venu me rencontrer en France, ensuite je suis venu à Bruxelles pour faire un casting. C’était assez tranquille, j’étais très à l’aise, ce sont des gens qui te mettent vraiment bien. J’ai vraiment profité de ce moment. Et de fil en aiguilles, c’est devenu mon pote.

Moha La Squale - Crédit : Guillaume Kayacan

Tu étais dans quel état d’esprit quand La Graine est sorti et que tu as découvert ta prestation à l’écran? Qu’est-ce que cette expérience a changé dans ta vie?

J’étais excité comme un fou, je kiffais. C’était vraiment un moment important pour moi, c’était un rêve de gosse qui se réalisait. J’ai toujours voulu faire un film quand j’étais petit, et là ça devenait concret. C’est un sentiment inexplicable. Ça peut paraître futile pour d’autres, mais pour moi c’était un kif de malade. C’est aussi ce qui m’a donné envie de m’inscrire aux cours Florent (Ecole de formation au jeu d’acteur basée à Paris : NDLR). Je voulais apprendre, comprendre ce milieu. Quand je suis revenu à Paris, la vie à Bruxelles me manquait. Cette énergie qu’il y avait sur le tournage, les gens que j’y ai rencontré,… Ils n’avaient rien à avoir avec moi, ils ne venaient pas du même monde, ils avaient une quinzaine d’années de plus et pourtant on se comprenait. On avait les mêmes délires, les mêmes envies. J’étais protégé, chouchouté. Des gens qui m’ont poussé, qui ont cru en moi et qui m’ont dit qu’il fallait que je me batte parce que j’avais quelque chose de spécial, que je devais arrêter de faire le con. Quand je suis retourné à Paris je me suis rendu compte qu’ils avaient raison, c’était tellement facile de retomber dans l’engrenage… J’étais tout de suite dedans, c’était ma vie, donc j’ai cherché quelque chose d’autre à faire et je suis allé à la découverte du théâtre au cours Florent.

Comment ça s’est passé, une fois inscrit aux cours Florent? Qu’est-ce que tu y as appris sur toi-même?

Au début, c’était histoire de découvrir, d’apprendre. Je n’avais aucune base. Mais c’est là-bas que j’ai appris qu’on ne peut pas se former au métier d’acteur. Il y a une part d’inné, une part de technique, une part de chance aussi. Ce que j’ai vraiment aimé, c’est que j’y ai rencontré des gens qui venaient d’horizons très différents. On a eu énormément de discussions d’humain à humain, malgré nos parcours. On était différents, mais au final on se rejoignait et c’est ça qui était magique. Ma vision du monde s’est élargie, j’ai eu la chance de découvrir d’autres manières de vivre, d’autres manière de voir les choses. Jusque-là, le monde se résumait pour moi à Paris et à ma cité de La Banane.

Est-ce qu’il y a eu une rencontre déterminante dans ta carrière, quelqu’un qui a cru en toi plus que les autres?

Ma copine, elle est là depuis le début. Elle me soutient sans jamais douter.

Et puis dans ce parcours, il y a eu la musique. Est-ce que tu te souviens du jour où tu as conscientisé le fait que tu voulais faire du rap et être entendu?

Quand j’ai écrit mon premier texte. Je n’ai fait que ça pendant deux mois, j’ai bossé mon écriture, les thématiques que je voulais aborder, etc. Je passais vite fait chez moi et je ne parlais pas de ce que j’étais en train de faire. Ma mère ne s’en doutais pas. A ce moment-là, je ne me disais pas que je voulais faire carrière dans la musique, je voulais essayer de sortir un bon texte rap. J’ai fais mes trucs et puis j’ai balancé ça sur les réseaux et ma ma mère l’a appris par après, ce sont mes sœurs qui lui ont dit. Elle est non-voyante, du coup elle n’utilise pas Internet. Quand mes sœurs lui ont explique que «  Mohammed avait sorti un morceau  » elle n’en revenait pas. Tout le monde est hyper fier dans ma famille, ça a changé la vie de tout le monde. Il y avait plein de problèmes avant ça, on est dans la galère depuis qu’on est petits. Avant elle ne savait jamais où j’étais ce que je faisais. Aujourd’hui, elle dort tranquille.

Du coup, cette carrière qui explose, c’est un peu une manière de la remercier aujourd’hui, pour tous les sacrifices qu’elle a fait pour toi?

Oui, complètement. Elle m’a porté à bout de bras. Il y avait plein de problèmes avant ça, on est dans la galère depuis qu’on est petits. Avant elle ne savait jamais où j’étais ce que je faisais. Aujourd’hui, elle dort tranquille. Je veux lui rendre l’ascenseur. Fois dix.

Tu as l’idée de ce concept, assez porteur, de sortir un morceau tous les dimanche accompagné d’un clip. C’est tout un projet marketing finalement. D’où t’es venu cette envie?

En fait tout vient d’un clip de PNL, celui du morceau Le monde où rien qu’ils ont tourné dans la cité de La Scampia, à Naples, en Italie. Je voulais absolument aller tourner un clip là-bas. Je voulais explorer d’autres choses, j’avais vraiment cette envie. Du coup j’ai sorti un morceau. J’étais tout seul, j’avais pas le permis et j’avais demandé à pas mal de potes qu’on y aille. Mais il n’y avait pas moyen, au final je me suis retrouvé tout seul. Hannibal, mon caméraman aujourd’hui, avait trois jours à me consacrer. Il m’a dit «  si tu veux, je te fais trois clips  ». On a enregistré trois freestyle et on a sorti le premier le dimanche et ça a explosé d’un coup. Du coup on a refait un autre clip pour la semaine d’après, quand on a vu à quel point ça prenait. Là on a sorti «  Bendero  » et ça a pété en 24h, j’avais 60.000 vues. Je devenais dingue à l’époque, c’était un truc de fou. Et de là, je ne me suis plus arrêté jusqu’au 31.

Comment tu te protèges par rapport à ce succès, qui a été immédiat?

J’essaye de garder ma vie la plus privée possible. Ma famille est une bonne muraille de protection aussi. Je donne dans mes textes, sur scène, mais je ne veux pas trop en dévoiler non plus. Je lis ce qui se dit sur moi dans la presse, c’est normal, c’est encore le début, mais j’essaie d’avoir du recul. C’est fou quand je me retrouve installé à côté de Vincent Cassel sur Canal+ par exemple, j’ai regardé La Haine des dizaines de fois. Toute ma vie ça a été La Haine. C’est un rêve de gosse qui se réalise.

Moha La Squale - Crédit : Guillaume Kayacan

Tu étais dans quel état d’esprit la veille de la sortie de ton premier album, «Bendero»?

J’étais ultra-impatient, j’avais trop hâte de savoir si les gens allaient capter mon délire. Allaient me suivre. Les retours sont super positifs donc je suis vraiment ravi pour le moment.

Tu reçois également beaucoup de propositions pour le cinéma. Comment est-ce que tu fais le tri ?

J’y vais doucement. Je ne sais pas par où commencer aujourd’hui. Je ne veux pas des clichés, des rôles de petite frappe et on m’en propose pas mal. Donc ça, c’est tout de suite out. Mais on verra bien, tout est encore à faire.

A voir aux Ardentes le 8 juillet

Bendero – Warner

Moha La Squale - Crédit : Guillaume Kayacan

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