Sebastian Lelio : « Les scènes d’amour de Désobéissance sont très spirituelles »

Le réalisateur oscarisé d’Une femme fantastique signe Désobéissance, triangle amoureux de haute tenue d’après un roman féministe de Naomi Alderman et avec Rachel Weisz. Entretien.

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« Les êtres humains ont le pouvoir de désobéir » prévient le discours inaugural du rabbin et patriarche qui s’écroule au début du film. A la mort de son père donc, une photographe new-yorkaise (Rachel Weisz) retourne dans la communauté juive orthodoxe londonienne qu’elle a quittée des années auparavant et se retrouve confrontée à Estie (Rachel McAdams), son ancien grand amour, désormais mariée à Dovid (la révélation Alessandro Nivola) qui doit succéder à son père à la tête du rabbinat. On pouvait compter sur le chilien Sebastian Lelio – Oscar du meilleur film étranger pour Une femme fantastique avec l’actrice transgenre Daniela Vega) – pour éviter toute caricature dans cette adaptation d’un roman de la britannique Naomi Alderman (héritière désignée de Margaret Artwood dans la catégorie des écrivaines féministes avec la sortie récente du roman Le Pouvoir). Sur une chanson de The Cure (Love song), avec les gestes de l’amour retrouvé et les doutes qu’on porte en soi, Lelio insuffle à son trio une intelligence relationnelle puissante, qui vient faire valser la morne binarité des orientations sexuelles (homo/hétéro) et place le désir profond au cœur des motivations de ses personnages. On saluera particulièrement la scène d’amour entre femmes (loin de toute surexposition de nudité mais chargée d’un érotisme corseté) et la place nouvelle d’un personnage masculin en plein doute, mais dans l’acceptation du désir de l’autre. 

Qu’est-ce qui vous touchait le plus dans ce roman de Naomi Alderman paru en 2006 ?

La dynamique entre ces trois personnages. L’histoire de cette femme qui se confronte au fantôme de son premier amour impossible, et l’immense dilemme que cela engendre pour les autres protagonistes en faisait un triangle amoureux inédit. La pression qu’ils ressentent donne l’occasion de voir de quoi ces personnages sont faits, de voir leur conception du monde. Ce sont des caractères très humains qui vibrent de toutes leurs forces et dans cette bataille.

Connaissiez-vous la communauté juive orthodoxe de Londres avant ce film ?

Pas du tout. C’est devenu une obsession chez moi. Je voulais vraiment capter la texture sociale de ce monde et de cette vie, les manières de table, les codes vestimentaires et moraux, les gestes du quotidien, les comportements, c’est devenu une obsession personnelle. Je me suis imprégné de cette culture pendant l’écriture du scénario. L’idée était ensuite de l’oublier pour se concentrer sur les personnages.

Comme dans La Vie d’Adèle, les scènes d’amour entre femmes sont le climax du film : comment avez-vous voulu les aborder ici ? 

La Vie d’Adèle est l’un des gestes cinématographiques les plus puissants de ces dernières années. Mais je ne suis pas certain que ce film ait été ma source inspiration. Mon film est très différent du travail d’Abdellatif Kechiche, notamment dans le rapport à la nudité. Bien sûr, les scènes d’amour devaient être le moment le plus important du film, mais je voulais prendre le temps d’aller derrière les corps. Le challenge pour moi était d’assumer une charge érotique forte sans être dans une surexposition de nudité. Je voulais que les scènes d’amour physique soient aussi des scènes spirituelles, qu’on puisse entrer dans la tête des personnages en même temps, connaître leurs pensées. 

Est-ce que la liberté, que réclament Ronnie et Estie dans le film, mais aussi Daniela dans Une femme fantastique et l’héroïne de votre précédent film Gloria, peut être considérée comme le lien entre vos films ?

Je n’y avais pas pensé en ces termes, mais oui. L’idée de liberté, de volonté, de désir, avec des personnages qui sont prêts à en payer le prix est centrale dans mes trois derniers films.

Le personnage de Dovid n’est pas présenté une victime dans l’histoire. Lui aussi est en plein doute : était-ce l’occasion pour vous de redéfinir les contours du héros masculin classique ?

Je suis heureux que vous le remarquiez car je voulais aussi montrer avec ce film que je pouvais prendre du plaisir à diriger un homme. Le personnage de Dovid offre une variation sur la masculinité qu’on n’a pas l’habitude de voir à l’écran, à la fois plein de testostérone mais aussi spirituel et intellectuel. C’est un homme bon, pourtant il a beaucoup à perdre dans cette histoire et il parvient à trouver un chemin pour accepter la situation. J’admire cela en lui, et la manière dont Alessandro Nivola transmet ce par quoi il passe.

A quel personnage vous identifiez-vous le plus ?

Naturellement je tendrai vers le détachement de Ronnie (Rachel Weisz), pour tout ce qu’elle a perdu en quittant sa communauté. J’appartiens à cette dimension du monde, à ces gens qui ont gagné leur liberté individuelle mais qui doivent faire face aussi au vide que peut représenter cette liberté. C’est quelque chose de très contemporain que je comprends complètement. Mais je suis attaché aux trois personnages. J’ai essayé de créer un maximum de complexité en eux. Le personnage d’Estie (Rachel McAdams) se retient sans cesse, elle vit une situation très dure à gérer, alors que c’est un personnage très doux, plein de lumière et de joie. J’aime aussi beaucoup le personnage d’Alessandro, car c’est lui qui est face au plus gros dilemme.

 

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