Manu : documentaire sensible sur Bonmariage, père de l’école Strip-tease

Réalisé par sa fille Emmanuelle, le documentaire Manu, l'homme qui ne voulait pas lâcher sa caméra dévoile le père spirituel de l’émission “qui vous déshabille”, dont l’influence perdure jusqu’au succès récent de Ni juge ni soumise. Retour sur le “cinéma direct”, et son réel plus fort que la fiction.

Manu Bonmariage ©Jimmy Kets

Pour parler de lui, elle dit “Manu”, comme pour mettre une distance avec ce père fusionnel qui l’a déclarée à la naissance sous son prénom à lui (elle devait s’appeler Hélène), pour l’estampiller sienne. Emmanuelle. Celle que Manu Bonmariage, 77 ans, a désignée comme son héritière de cinéma en lui léguant la caméra qu’il n’arrive plus à tenir depuis qu’il est tombé de vélo, et surtout depuis que sa mémoire se dilue dans la maladie d’Alzheimer. Premier documentaire d’Emmanuelle Bonmariage, Manu revient “sans glorification et sans voix off”, à la manière Strip-tease, sur le parcours complexe de ce père fantasque qui a signé d’un seul œil plus de quatre-vingts films (ciné et télé) dont il aurait aussi pu être le héros – tant son attrait pour les marginaux, détenus ou délinquants semble composer en creux un portrait du cinéaste d’Allô police ou des Amants d’assises.

“En me donnant sa caméra, c’est comme s’il m’avait donné la permission de réaliser. Pourtant, je ne suis pas la seule de ses enfants qui soit dans l’artistique”, note la réalisatrice. Elle parle de ses huit frères et sœurs, nés de quatre femmes et deux mariages qui faillirent coûter la vie au cinéaste, empoisonné à l’arsenic en 1978 – épisode domestique violent qui constitue l’un des climax du documentaire. “Mais entre nous il y a toujours eu une complicité, une proximité”, concède-t-elle. Sur les motivations d’un père qui s’émancipe de son milieu social en fréquentant l’école de journalisme l’Ihecs, Emmanuelle explique: “Manu nous plonge dans une réalité tragicomique, burlesque et sensible, sans jamais se moquer des gens qu’il filme, car ce qu’il cherche, c’est autre chose”

Le film débute par un retour à Chevron, village ardennais empreint de cette morale catholique et paysanne que le cinéaste n’a eu de cesse de transgresser, sans pourtant renier ses origines. “Chevron c’est là où j’suis né, où j’ai été baptisé et où je voudrais bien crever”, dit-il en wallon dans le film, se parlant à lui-même face à sa caméra, plaisantant aussi de cet œil borgne (perdu à l’âge de sept ans) qui lui a permis de devenir caméraman – “parce que tout de suite, je voyais le cadre”. C’est d’ailleurs pour ses qualités de caméraman ultra-physique (cadrages acrobatiques, “quasi gymniques”) que Jean Libon engage Manu dans l’émission Strip-tease produite par Marco Lamensch de 1985 à 2002. “Avec cet état d’esprit proche des gens qui a pu faire dire qu’il est le père spirituel de Strip-tease” note Emmanuelle. 

Le cinéma direct

Des extraits de Strip-tease de Manu (notamment son premier, Hay po l’jou – sur la fermeture du charbonnage de Blegny-Trembleur en 1980, requiem pour les mineurs) alternent avec des scènes contemporaines du cinéaste errant à la recherche de sa mémoire. “Pourtant, Manu n’a jamais eu beaucoup de mémoire, il brûle l’instant. Il a fait tellement de films et des trucs vraiment fous”, poursuit Emmanuelle. En 1968, Manu a 27 ans, il vit en communauté avec des gens comme Julos Beaucarne, bouscule l’ordre établi en volant les portes des églises et se dispute avec Jean-Luc Godard la paternité du cinéma direct lors de l’émission Point de rencontre que Manu filme pour la télé suisse en 1981.

Pourtant, modère Emmanuelle, “Manu n’est pas un intellectuel du documentaire. Il se définit comme un cinéaste émotif actif primaire – ce sont ses mots. Il vient de la télé mais se considère comme un cinéaste, car ses films sortent totalement du format télé de l’époque”. La sortie en 1987 d’Allô police (le quotidien de la police de Charleroi) et des Amants d’assises en 1992 (un couple d’amants criminels qui se sont débarrassés d’un mari gênant) constitue un tournant, une incursion de plain-pied dans le cinéma, au point qu’on compare parfois Manu à un Depardon belge, partageant avec le cinéaste français une fascination pour l’enfermement ou la paysannerie. 

Le voyeurisme s’arrête avec le regard du cinéaste

“Mais Manu n’a jamais été très intéressé par le cinéma des autres. Quand on lui demande son film préféré, il cite À bout de souffle, mais son cinéma reste très différent.” Différent de quoi? “Il est si proche physiquement de sa caméra que ça lui permet de s’approcher très fort de l’être humain, même quand il filme des salauds d’extrême droite. Je crois que ce qui me touche le plus, c’est sa façon de filmer nos imperfections. On a pu lui reprocher sa complaisance, mais à chaque fois, Manu trouve sa morale au montage. Le voyeurisme s’arrête avec le regard du cinéaste”, explique Emmanuelle. De C’est arrivé près de chez vous au cinéma de Benoît Mariage (Les convoyeurs attendent, Cowboy) et même des frères Dardenne avec qui Emmanuelle pointe un “cousinage indirect”, l’héritage de Bonmariage est toujours présent. 

Producteur historique de Strip-tease diffusé sur la RTBF jusqu’en 2002 (date à laquelle l’émission devient Tout ça ne nous rendra pas le Congo), Marco Lamensch (qui planche sur un livre-bilan à paraître aux éditions Chronique) trône sur 850 films, dont des classiques comme Au bordel ce soir, Tiens ta droite, La juge, le flic et l’assassin (avec déjà la juge d’instruction Anne Gruwez – héroïne incontestée de l’automne avec le succès dans les salles de Ni juge ni soumise), narrant des tranches de vie loufoques et attachantes. Parmi les reportages culte, on compte encore La soucoupe et le perroquet (sur une fermière et son fils qui construit une soucoupe volante), des sujets parfois taxés de voyeurisme comme À fond la caisse sur un père et son fils fans de motocross ou l’impayable Docteur Lulu.

Marco Lamensch rappelle les avancées techniques, conditions sine qua non pour filmer sur le vif: “La naissance du cinéma direct remonte au Canada avec des gens comme Michel Brault, l’un des premiers à prôner l’usage des caméras légères (sorti en 1958, son court métrage Les raquetteurs est aujourd’hui considéré comme pionnier – NDLR). Sans oublier le célèbre film de Jean Rouch, Chronique d’un été (manifeste du cinéma-vérité sur le quotidien de Parisiens ordinaires au cours de l’été 1961 – NDLR)”. Dans les remous de Mai 68, Lamensch insiste aussi sur la marque de l’émission Faits divers, diffusée entre 1968 et 1977 sur l’ancienne RTB, signée Pierre Manuel et Jean-Jacques Péché (dont Manu Bonmariage fut le caméraman). “On est vraiment les héritiers de Faits divers, une émission encore plus radicale que Strip-tease. Je garde un souvenir ému de Une saisie, sur un fermier viré par les huissiers, et qui avait écrit “Vive la liberter” avec une faute sur sa porte. Ça résume tout.” 

“C’est pas du cul, c’est pire”

L’ancien producteur de l’émission et militant de la télé vérité se défend aussi des jugements à l’emporte-pièce sur une émission souvent jugée voyeuriste, soutenant l’idée que “dans Strip-tease il y a une proportion de zozos et de farfelus moins grande que dans la vie réelle”. Il met aussi en avant la tendresse de certains épisodes filmés par Bonmariage comme Le baron ou Gustavine et Khalifa (sur une vieille Boraine mariée à un ancien mineur algérien), “un film à revoir dans le contexte actuel, une pure merveille, d’une tendresse infinie” ou encore Vaisselle (un couple bourgeois fait la vaisselle sans se parler). “Avec Manu, on se permettait des expériences de ce type, des films où il ne se passait rien”, note Lamensch.

Lorsqu’il s’agit de commenter l’empreinte toujours actuelle de l’émission, Lamensch entre rapidement dans le lard de “l’indigence assez générale des chaînes de télévision uniformisées”, rappelant que Strip-tease est à l’inverse de la téléréalité qui consiste à prendre les gens pour des cons, avec des voix off qui expliquent tout. Il y a une fraîcheur dans Strip-tease, et les gens reviennent à ça. Mais pour moi, le drame c’est que l’école de Faits divers ou Strip-tease n’a pas été entretenue à la RTBF. Elle est passée au cinéma”

Si le mot d’ordre jouisseur de Strip-tease le fait rire (“C’est pas du cul, c’est pire”), Lamensch défend une vision de la réalité “attachée au réel”, qu’il estime capable de mettre à nu les mécaniques de classes. “On nous disait qu’on se moquait des petites gens, je ne le pense pas. On n’est pas ridicule parce qu’on est pauvre ou manchot, on est ridicule aux yeux de quelqu’un. Avec Strip-tease les gens de la campagne pouvaient rire des gens riches et vice versa. On s’est toujours bagarrés pour ne pas être dans l’humiliation, et le plus trash restait dans les déchets, on ne l’utilisait pas au montage. Maintenant, il faut accepter l’idée que la méthode Strip-tease suppose une ambiguïté. C’est comme dans la vie, on ne contrôle pas tout. Et on ne peut pas faire sans.” À bon entendeur.

Manu, l’homme  qui ne voulait pas lâcher sa caméra – D’Emmanuelle Bonmariage. Avec Manu Bonmariage – 90’.

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