Giulia Mensitieri : « Avoir un travail dans la mode – même non payé – est considéré comme hyper-valorisant »

À la veille des défilés des grandes écoles, Le plus beau métier du monde radioscopie un milieu professionnel qui, du styliste au mannequin, semble plus précaire que glamour.

Défilé Dior, la face visible d'un iceberg où certains sont prêts à tout pour participer au système. ©BelgaImage

Des défilés qui se terminent en explosion de joie. Des filles aux hanches étroites comme des chas d’aiguilles et à la beauté extraterrestre. Des robes aussi belles que des tableaux de maîtres. Des créateurs élevés au rang de Christ vivant qui ne réalisent pas de vêtements mais des miracles. Des rédactrices influentes traitées comme les pythies de la Grèce antique et devant lesquelles on s’écarte. Des fusées, des paquebots, des murs recouverts de roses rares – rien n’est impossible dans la mode. 

Travailler dans la mode, c’est travailler à faire reculer les frontières du possible. C’est grisant. C’est un monde où les ordres – même les plus tyranniques – sonnent comme des mots doux et injectent une adrénaline qui n’a d’égale que la vitesse à laquelle ils doivent être exécutés. “La mode est un système qui offre un statut social désirable et valorisé”, explique d’emblée Giulia Mensitieri, anthropologue, chercheur à la Maison des Sciences humaines (ULB) et auteure d’une passionnante enquête sur ce milieu professionnel ô combien scintillant – Le plus beau métier du monde. Dans les coulisses de l’industrie de la mode. 

L’industrie de la mode vend de la perfection. Ou, pour être plus juste, une représentation de la perfection. Elle fait souffrir ceux qui voudraient en être les consommateurs sans qu’ils y parviennent, mais aussi ceux qui participent à sa production. Ceux qui, pour “en faire partie”, acceptent tout et n’importe quoi comme conditions de travail, y compris, au bout du compte, la non-rémunération. 

En enquêtant (à Paris, mais aussi à Bruxelles) sur les pratiques économiques du milieu de la mode, Giulia Mensitieri croise des professionnels qui, le jour, brassent tous les éléments constitutifs du luxe et qui, le soir, vivent des vies de crevards avec presque rien pour finir le mois. Elle déconstruit la mythologie d’un univers dont le pouvoir d’attraction est alimenté par la publicité, la presse féminine, les réseaux sociaux (Instagram est le vrai média de la mode aujourd’hui) et les personnalités iconiques qui s’expriment par diktats et slogans. 

Mensitieri fait la démonstration de la précarisation des métiers du fashion système, comme exemple d’un libéralisme complètement décomplexé. Car travailler dans la mode, c’est aussi travailler à faire reculer les frontières des acquis sociaux. “La mode n’est pas un objet en soi, c’est la loupe qui me sert à regarder les formes de transformations du travail dans le capitalisme”, précise-t-elle.

En quoi l’industrie de la mode reflète-t-elle les nouvelles formes de précarité sur le marché du travail actuel ?

GIULIA MENSITIERI – Ce que j’ai observé durant mon enquête dans le milieu, c’est qu’on a de plus en plus affaire à une compensation non monétaire du travail. Malgré le fait que la mode soit une des industries les plus puissantes du capitalisme actuel, elle a réussi à normaliser le travail gratuit et précaire. La rétribution passe ici par le prestige, par la reconnaissance sociale et par des objets luxueux tels que des habits ou des sacs à main. L’idée – qui est typique du capitalisme actuel -, c’est qu’il faut tenir dans des conditions de travail très dures parce que, derrière, il y a toute une valorisation de ce qu’on appelle les success-stories. C’est une forme d’exploitation car, à un certain moment, il y a quelqu’un qui gagne de l’argent sur le dos de gens qui travaillent sans être rémunérés.

Comment se fait-il que personne ne dénonce les mauvaises habitudes économiques du milieu de la mode ? 

La mode n’est pas un monde de revendications ou d’engagements collectifs. Le capitalisme a réussi de manière très efficace – et particulièrement dans la mode – à ramener les leviers de domination à une échelle interpersonnelle. “Mon chef est tyrannique, mais c’est un génie créatif”, “Ma rédactrice en chef est complètement barrée, mais elle est géniale”. Il n’y a pas cette prise de recul qui ferait passer la violence, les inégalités ou l’exploitation comme des problèmes. 

La mode a donc légitimé le chantage économique “Si tu ne le fais pas, il y en a cinquante qui attendent pour le faire à ta place”… 

Exactement. Mais ce n’est pas propre à la mode. Nous sommes dans une situation où avoir un travail – même mal payé – est considéré comme une chance. Alors, avoir un travail dans la mode – même non payé – est considéré comme hyper-valorisant. Et ce chantage est parfaitement intégré par les travailleurs: ils savent que, s’ils parlent, ils sont dehors. 

Le milieu est incarné par des personnages médiatiques comme Karl Lagerfeld ou Anna Wintour. Comment ces personnalités à la réputation détestable restent-elles désirables ? 

Ces personnalités confirment l’idée que la mode est un monde exceptionnel, en dehors des conventions, des règles, voire du droit. Cela leur permet de tout dire. Lagerfeld ne fait qu’émettre des jugements très tranchants qu’il ne pourrait pas se permettre s’il évoluait dans un autre monde professionnel. Mais c’est une représentation car on ne peut évidemment pas considérer la mode – l’une des industries les plus puissantes de la planète mobilisant des ressources écologiques et une force de travail hallucinantes – comme une exception. Elle se met en scène comme une exception, mais elle ne l’est pas. 

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