François Damiens : « Ma limite, c’est jamais moins qu’à fond »

Avec Mon ket, tour de force en caméra cachée et parcours d’un tocard en quête de fils, l’acteur réussit son premier film de réalisateur. Rencontre avec l’homme derrière le personnage.

François Damiens ©BelgaImage

François Damiens est une figure du cinéma, mais une figure cachée sous des tonnes de pudeur. Ou des tonnes de maquillage, ce qui est finalement la même chose. Grandi à Lasne dans un milieu bourgeois, l’homme perce sur RTL-TVI au début des années 2000 (puis sur Canal +) avec le personnage culte de François l’Embrouille. Du tatoueur beauf au tenancier de pressing, du prof coincé au nouveau riche, les caméras cachées de François Damiens ont pénétré tous les milieux, révélant des sociotypes, jouant avec nos tabous et nos zones de tolérance. 

Passé par l’école de Strip-tease avec le cinéaste Benoît Mariage (qu’il côtoie en 2007 sur Cowboy et avec qui il coécrit Mon ket), François Damiens réalise enfin son premier film qui synthétise avec les moyens du cinéma la plupart de ses personnages, à travers la figure d’un héros en cavale affublé de postiches choisis (le nez de Depardieu, le menton de Patrick Sébastien, “d’après moulages authentiques”). Chez Damiens, tout est question de moteur, de distance à trouver dans un rapport de jeu qui peut rapidement atteindre le millième degré. 

Et les rôles excessifs qu’il a endossés (du photographe érotique de Dikkenek à l’escroc minable de L’arnacœur) se regardent aussi comme les revers extrêmes de personnages plus proches de lui – obsédé notamment par la figure du père (qu’il fut dans Suzanne ou La famille Bélier – gros succès au box- office 2014) ou de l’amoureux qu’il ose parfois être (La délicatesse, Ôtez-moi d’un doute). On a eu envie d’entrer dans la fabrique de ses personnages. 

D’où vient le héros de Mon ket, Dany Versavel ?

FRANÇOIS DAMIENS – Je connais trois, quatre Dany Versavel dans la vraie vie, j’ai été pêcher chez eux. Pour déclencher des émotions chez les gens piégés, il fallait un personnage haut en couleur. Quand un Versavel débarque, il est sans filtre, sans complexe, capable de tout. La gêne, il ne connaît pas. Mais à côté de ça, il fallait quand même l’humaniser. En écrivant le film avec Benoît Mariage, on a imaginé que Dany venait     d’Anderlecht, il aurait grandi au-dessus du magasin de hi-fi de ses parents plutôt âgés. À quatorze ans, Dany s’occupe seul dans la rue. Vers quinze ans, il sort avec une femme d’une trentaine d’années qui l’emmène directement dans des sphères de magouille, et puis il se forge une vie dans ces expériences-là. Dany n’est pas à l’heure du bio, il bouffe des steaks tartare tous les midis et demande déjà d’office plus de mayonnaise quand il reçoit son plat, et puis il prend une bière parce que la bière c’est pas de l’alcool. Mais surtout, on s’est dit que sa mère ne l’aurait jamais beaucoup pris dans les bras. Je pense qu’un homme ne se remet jamais de ne pas avoir été porté.

Dany est au-delà du fragile, non ?

Oui, il est fracturé alors qu’il projette le contraire aux autres, et c’est ça qui touche. Quand Dany drague la dame sur la place Flagey à Bruxelles en lui disant “je suis sur le marché, je cherche quelqu’un”, elle se rend bien compte qu’il est à la ramasse et elle le lui dit. Ces scènes-là, je n’aurais jamais pu les tourner en France. À Paris, quand tu demandes l’heure à quelqu’un, il n’a pas le temps et pas l’envie de te la donner. Cette dame a pris une demi-heure de son temps pour m’expliquer pourquoi ça ne marchera pas entre nous, c’est de la générosité, de la gratuité, de l’humanité. Ma plus grande fierté, c’est de pouvoir montrer ce film en France. Le regard condescendant des Français sur la Belgique prend encore un cran avec ce film. Je suis fier de montrer qui nous sommes. C’est comme si je te disais que tu es très jolie, ça ne se fait pas. Je pourrais te faire comprendre que je te trouve jolie, mais je n’ai pas à te le dire, ça me mettrait en position de supériorité. Les Français font ça tout le temps. 

Votre palette d’acteur s’est beaucoup diversifiée ces dernières années : pourquoi le principe de la caméra cachée continue de vous intéresser ?

Parce que j’adore jouer et que tu ne peux pas trouver un meilleur partenaire que quelqu’un qui ne sait pas qu’il joue. Jouer l’étonnement, comme la dame qui vient acheter ses croquettes pour chien et qui se rend compte que je suis en train d’apprendre à fumer à mon fils de treize ans, c’est impossible à reproduire. Elle est sans voix, elle est estomaquée, c’est le cœur qui parle directement. Ce que je cherche avec le film, c’est quand l’information ne passe pas par le cerveau. J’aime l’authenticité. On peut bien jouer quand on retire des couches.

Les moyens et la logistique du cinéma, ça change quoi à l’approche de la caméra cachée ?

Ça ouvre des pans entiers. D’abord il y a les gros plans qui permettent de capter un rictus, une expression pour laquelle il faut être au plus près. Filmer une situation de loin ne m’intéressait pas. Quand je drague les dames sur la place Flagey, les caméras sont à deux mètres et elles ne voient rien du tout. De toute façon, une fois que j’ai accroché une personne, elle ne voit plus le décor. Et si les gens voient ma caméra ou mes postiches, c’est que j’ai raté mon coup. C’est pourquoi je ne suis jamais déçu qu’on voie une caméra, parce que alors je sais que ça ne sera pas dans le montage, que ça flotte. À la télé les gens venaient chez moi, ici, on a pu se permettre d’aller chez les personnes ou dans les institutions. Ça m’a ouvert des situations auxquelles je n’avais pas accès avant. Quand tu tournes une caméra cachée dans une vraie prison (en l’occurrence ici la prison d’Ittre, en Brabant wallon – NDLR), ça n’est pas un décor de rigolo. On a pu forer dans le mur pour installer des caméras, je voulais commencer le film avec ça.

Dans la salle d’attente à l’hôpital il y a Richard, un taulard magnifique. Comment l’avez-vous approché ?

On a commencé à parler et à un moment je me rends compte qu’il a fait trente ans de prison – et moi douze dans le film -, et je me dis que les gens vont penser que c’est truqué. Je suis resté calme, mais à ce moment-là ça va très vite dans ma tête. J’espère qu’il n’est pas en cavale, qu’il n’est pas armé, qu’il ne va pas sortir des gros trucs et surtout qu’il va accepter de figurer dans le film à la fin. Et là encore c’était incroyable, on était frères avant de commencer. C’est comme deux mecs qui ont fait le tour du monde à moto et qui se retrouvent. Avec lui on est allé directement à l’essentiel, je suis fier de ça. Pour la scène avec les parents qui croient marier leur fille à Dany, on a tourné avec la complicité de leur fille, qui d’ailleurs travaille dans la police. J’accueille les parents dans une belle maison en marbre, je leur sers du champagne, ils comprennent très vite que je suis un sérieux coco et petit à petit le château de cartes s’effrite pour terminer à ras du sol. C’était un peu violent pour eux, il y a toute leur vie qui défile dans leurs yeux jusqu’au moment où ils vont réagir. 

Quand vous piégez les gens, attendez-vous le moment où ils vont réagir ? 

Non, car c’est moi qui mets le curseur. C’est comme en voiture, tu peux rester en première longtemps, mais pour rester crédible sur la longueur, à un moment tu dois envoyer la cadence. Quand je sens que dans leur tête les piégés commencent à basculer, souvent je sors de la pièce pour leur permettre de se parler entre eux. 

Le film va sans cesse chercher les limites chez les gens, leur zone de tolérance maximum. Et vous, c’est quoi votre limite ?

J’en ai une, c’est : jamais moins qu’à fond.

Pensez-vous mieux connaître la nature humaine et les réactions primaires des gens ?

Non, car c’est intarissable. Je suis toujours surpris. C’est comme la culture, plus tu lis, plus tu apprends et plus tu te rends compte que tu ne sais rien. C’est pour ça que ‘y a rien de mieux que de jouer avec des vraies gens. On atteint un niveau de comédie impayable.

Vous vous posez parfois la question de l’instrumentalisation des gens ?

Benoît Mariage se l’est posée je crois au moment du reportage Strip-tease À fond la caisse, sur ce père qui veut faire de son fils un champion de motocross, et c’est là qu’il a basculé en cinéma. Moi, je veux que les scènes fassent rire tout le monde, en me retranchant derrière un personnage excessif qui peut être raciste, homophobe, tout ce qu’on veut, mais aussi tellement veule que le raciste qui se verra comprendra qu’il ressemble à ce genre de type. Mon film peut parfois mettre mal à l’aise, mais je ne veux jamais faire mal aux gens. 

Pourquoi faites-vous des films ?

Un jour je suis allé voir mon père à l’hôpital, ils diffusaient mes caméras cachées à la télé. Je voyais les ventres des gens qui se tordaient de rire sous les draps blancs et je me suis dit ça: voilà à quoi je sers, divertir les gens. Je n’ai pas envie de véhiculer plus que ça, les idées politiques, c’est pas mon rôle.

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