Esther Perel : « On est de plus en plus infidèles »

Dans Je t’aime, je te trompe, la sexologue affirme que 90% des gens sont touchés par l’adultère. Pour ne pas être concerné, il faudrait une chance de cocu.

Esther Perel, sexologue américaine née à Anvers. ©D.R.

L’infidélité, un simple phénomène de couple ? Pour Esther Perel, sexologue américaine (née à Anvers) et auteure de Je t’aime, je te trompe, ce serait négliger son ampleur. Dans nos sociétés centrées sur le droit au bonheur, on va plus que jamais voir ailleurs. Pour notre plus grand malheur. 

Pour vous l’infidélité dépasse donc de loin la dimension du couple… 

Esther Perel – Oui, c’est un phénomène social qui touche 90% des gens. Soit parce qu’il y a eu des secrets dans leur famille, des enfants illégitimes, soit parce qu’ils font partie du trio. L’infidélité a toujours été pratiquée et interdite, dans toutes les sociétés et depuis la nuit des temps. Et c’est le seul commandement répété deux fois dans la Bible. Une fois parce qu’on le fait et une fois parce qu’on y pense. Dans le vieux mariage, on ne voulait pas perdre sa sécurité économique. Et aujourd’hui, on ne veut pas perdre sa sécurité émotionnelle. Et ce n’est pas nécessairement de la possessivité. Quand une femme a besoin de nourrir ses enfants, c’est de la protection.

Être infidèle, ça peut être fidèle à soi-même ? 

Il y a des paradoxes. Parfois, en étant infidèle, on se dit pour la première fois la vérité à soi-même. Ce n’est pas une règle. On peut se mentir à soi-même sans être infidèle. On peut raconter partout que son partenaire est beau, intelligent, qu’on pense à lui toute la journée alors que ce n’est pas vrai. On vit souvent dans des contradictions. L’infidélité permet parfois de se découvrir soi-même. 

Mais il y a toujours de la souffrance… 

Pour la personne blessée, toujours. L’infidélité fait mal partout. Mais le sens qu’on donne à la douleur dépend de l’histoire, de la culture, du type de relation. Une femme ou un homme blessé dans notre société n’en parle pas de la même manière qu’un autre au Mexique ou au Maroc. Je n’ai pas écrit sur l’infidélité mais sur les relations de couple, en pensant que c’est la qualité de nos relations qui détermine la qualité de nos vies. Je me sers de l’infidélité parce que c’est une des plus grosses crises de vie et cela permet de comprendre le fonctionnement des couples et les croyances d’une société. 

Elle permet aussi de mesurer à quel point nous vivons d’arrangements avec nous-mêmes et avec la vérité… 

Toujours. On a tous une histoire qu’on se raconte, qu’on rédige à travers nos relations. Et on ne rédige pas toujours très bien. Toute histoire est une construction qu’on se raconte. On m’a fait du mal, on ne m’a jamais aimé, je vaux, je ne vaux pas… C’est fascinant, infini, toutes les astuces de rationalisation que s’inventent les gens. Et on se permet toutes les rationalisations: chez l’infidèle comme chez la personne trompée, qui dit “j’ai le droit à tout savoir, tu n’as plus le droit à rien de privé.” 

Au XXIe siècle, le point de vue moral sur l’infidélité reste celui d’un interdit… 

Oui mais le sens a changé. Pendant toute l’histoire, la femme a du rester fidèle en raison de questions de patrimoine et de paternité. Ça n’a rien à voir avec l’amour ou le romantisme. Les hommes ont pratiquement toujours eu une licence pour être infidèle avec toutes sortes de justifications sur leurs besoins et leur nature. Ça n’a jamais été un sujet à genre égal. 

Et il l’est aujourd’hui ? 

Un tout petit peu plus parce qu’on a donné à la femme une voiture et qu’elle peut sortir de sa maison. Mais le risque de l’infidélité reste toujours plus fort pour une femme. Dans neuf pays au monde sur dix, elle peut toujours être tuée pour avoir été infidèle. Aujourd’hui, l’infidélité est une fracture de l’idéal romantique. Avant, la monogamie, c’était une personne pour la vie. Aujourd’hui, c’est une personne à la fois. Et l’infidélité est devenue: comment oses-tu me faire ça à moi qui t’ai choisi(e) parmi tous les autres? Ce n’est plus un affront moral. C’est un drame relationnel. Avant, on n’utilisait pas le terme trahison pour parler de l’infidélité. On disait “tu ne connais pas ta place” (pour la femme) ou “tu fais ce que font tous les hommes” (pour l’homme). 

Est-ce possible d’être fidèle ? 

Bien sûr. C’est un choix. Mais il faut aujourd’hui prendre le temps de définir avec l’autre ce qu’est la fidélité. Où commence l’adultère? Au massage? Au baiser? À la pénétration? Aujourd’hui, c’est subjectif. Cela devrait appartenir exclusivement au couple de définir ses frontières. Cela fait partie de l’évolution. Avant, on ne discutait pas de qui allait travailler et ramener l’argent pour le couple, on ne discutait pas de qui avait le droit d’imposer ses besoins sexuels. C’était clair. C’était un devoir féminin, pas un désir. Aujourd’hui, les relations sont un dialogue et une négociation. Ce n’est plus un système de règles comme il y a cinquante ans.

Pourquoi l’infidélité persiste-t-elle dans notre société ? 

On aurait pu croire qu’avec le divorce, il n’y aurait plus d’infidélité. Maintenant qu’on peut partir, il n’y a plus besoin de tromper. Mais les gens continuent à tromper, et parfois encore bien plus parce qu’on vit dans une société qui nous dit qu’on a le droit au bonheur. On a le droit d’avoir mieux et toujours plus. Et il n’est pas naturel de se dire que cela peut s’appliquer à tout sauf à son partenaire. On n’a pourtant pas plus de désir que nos grands-parents. Mais on se dit qu’on a plus le droit d’assouvir nos désirs que nos grands-parents. C’est pour ça qu’il y a plus d’infidélité. Il y en a plus parce qu’il y a plus de mobilité. On ne doit même plus quitter la maison pour avoir une liaison grâce à internet. 

Quels sont les chiffres de l’infidélité ?

On ne connaît pas les chiffres. C’est un grand tabou. Et les hommes vont toujours exagérer et les femmes minimiser. Question de pression sociale. Mais c’est en train de changer un peu avec #meetoo. Un comportement qui fait partie de la valorisation de la masculinité est remis en question…

Je t’aime, je te trompe – Esther Perel – Robert Laffont, 414 p.

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