Asghar Farhadi : « Rien n’est plus important que la liberté, c’est la plus grande valeur »

Le réalisateur du Client s’hispanise avec Everybody Knows, drame familial porté par le couple star du moment Penelope Cruz/Javier Bardem.

Asghar Farhadi au festival de Cannes. ©BelgaImage/REUTERS/Eric Gaillard

Asghar Farhadi, 46 ans, lauréat de deux Oscars du meilleur film étranger, est tombé amoureux de son couple d’acteurs et ça lui va bien. “C’est une grande chance pour moi d’avoir rencontré Penelope et Javier, je les aime énormément”, confesse d’emblée le cinéaste qui a ouvert le 71e Festival de Cannes et fait déjà figure de classique comparé à Hitchcock ou Bergman, et dont le parcours international force l’admiration. En 2011, Farhadi bouleversait le public européen avec le drame conjugal farsi Une séparation, avant de tourner en français Le passé (qui consacrait Bérénice Béjo à Cannes); en 2017 il refusait d’aller chercher l’Oscar du Client pour protester contre les décrets migratoires de Donald Trump. 

Cinéaste du secret et des dilemmes moraux que chacun porte en soi, Farhadi reforme avec Everybody Knows un couple de cinéma “almodovarien” (après leur rencontre explosive sur Jamón, Jamón de Bigas Luna en 1996, Javier Bardem et Penelope Cruz ont tous deux côtoyé le cinéaste madrilène qui a initié la production du film et fait ici figure de référence – de Volver pour elle à Talons aiguilles pour lui). On y suit Laura (Cruz), une femme espagnole mariée à un Argentin (Ricardo Darin) de retour dans le “pueblo” de sa jeunesse à l’occasion du mariage de l’une de ses sœurs. Elle y retrouve Paco (Bardem), son ancien amour, qui a racheté le vignoble paternel. Mais puisque tout à toujours un prix chez Farhadi, l’addition est très lourde lorsque la fille de Laura disparaît pendant la noce. En maître du thriller psychologique, Farhadi fouille les profils enfouis de ses personnages, à la recherche de “ce que tout le monde sait” mais ne veut pas entendre…

Avez-vous choisi Penelope Cruz et Javier Bardem pour leur couple à la ville ou à l’écran ?

ASGHAR FARHADI – J’ai choisi le couple cinématographique. C’est leur jeu qui m’importe. Même s’ils n’avaient pas été un couple dans la vie, je les aurais choisis car ce sont des acteurs très forts qui peuvent tout jouer. Et ce qu’ils ont en commun, c’est leur chaleur humaine. Lorsqu’on les voit à l’écran, on se sent proche d’eux, comme des amis. Je me suis aussi servi de leur passé cinématographique commun bien sûr, qui donne certaines clés au spectateur.

On connaît vos thèmes: la crise familiale, la disparition, l’enfant comme révélateur. Comment faites-vous pour vous renouveler à chaque film ?

J’ai effectivement des thèmes répétitifs, comme le passage du temps, les doutes humains pendant les crises, les conflits de classe – même si dans un pays comme l’Espagne c’est moins apparent qu’en Iran. Mais de nouveaux thèmes surgissent. Ici, par exemple, la question de la propriété est au cœur du film.

Vos films sont toujours portés par des femmes très fortes. Est-ce votre intention ?

Dans mes scénarios, je ne divise pas mes personnages entre hommes et femmes, je les regarde comme humains d’abord et j’essaye d’avoir une situation équilibrée entre les deux. Ce qu’on voit le plus à l’œuvre dans ce film, c’est la relation père-fille. Mais je peux vous donner mon avis personnel qui apparaît aussi sans doute dans mes films. Je pense que les femmes regardent l’avenir plus que les hommes. Les hommes sont plus du côté du passé, de la stabilité, de la sérénité. Les femmes de mes films amènent du changement. Dans Une séparation c’est la femme qui veut partir vivre à l’étranger, l’homme veut rester. Dans Le passé c’est le personnage féminin qui veut un enfant, et c’est l’homme qui retourne à son passé. Encore une fois c’est un avis très personnel et je comprendrais parfaitement que beaucoup de gens ne soient pas d’accord avec moi.

Vous avez tourné ce film en espagnol. Comment diriger des acteurs sans parler la langue ? 

D’abord j’ai vraiment décidé de le tourner en Espagne car ce pays me touche et présente de nombreuses similitudes avec l’Iran au niveau sentimental. Je suis amoureux de la culture espagnole, de ses acteurs. Ensuite il faut comprendre que la langue a différentes couches, dans l’une il y a les informations, dans une autre les sentiments, dans une autre la mélodie, l’intonation. On peut comprendre ces trois couches sans comprendre la langue. Il m’est arrivé de découvrir qu’un dialogue n’est pas juste au montage parce que je ne “sens” pas une phrase. Nous ne communiquons pas qu’avec la langue. Avec moi, ce qui est le plus difficile pour l’acteur finalement, ce sont les silences. Je veux que le jeu ressemble à la vie.

Quel attachement gardez-vous pour l’Iran et pour vos compatriotes cinéastes assignés à résidence comme Jafar Panahi ?

Je devais tourner Everybody Knows il y a cinq ans lorsque j’ai subitement ressenti le besoin de tourner en Iran, j’ai arrêté, je suis parti faire Le client et puis je suis retourné en Espagne. Tourner en Iran représente beaucoup de difficultés. Je voudrais que les cinéastes, que les gens, en Iran aient la liberté de vivre et de travailler. Rien n’est plus important que la liberté, c’est la plus grande valeur.

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