Les confidences de Maurane aux lecteurs de Moustique

Le 10 décembre 2014, à l’occasion de la sortie de son album "Ouvre", la chanteuse se livrait sans langue de bois aux lecteurs de Moustique. Et faisait sauter les bouchons de champagne pour son anniversaire.

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Décembre 2014, dans une suite accueillante de l’hôtel Steigenberger, avenue Louise. C’est jour de fête. Maurane célèbre son anniversaire et la sortie de son nouvel album “Ouvre”. D’ici une bonne heure, elle va découper le gâteau et faire sauter les bouchons avec les amis et “les gens de la profession”. Mais en attendant, elle accueille les lecteurs de Moustique pour une rencontre comme on les aime: sans prise de tête et sans langue de bois. Entre un fou rire, une vanne, un peu d’autocritique et des mots émouvants pour évoquer son univers, Maurane est toujours juste pour répondre aux questions de Frédérique, Evelyne, Denise, Stéphanie, Marion, Isabelle et Christian. Et nous, on savoure…

A quel âge avez-vous compris que vous souhaitiez consacrer votre vie à la chanson ?

Il n’y a pas eu de jour J. En fait, je ne me suis jamais posé la question car pour moi, ça coulait de source. Depuis que je suis toute petite, je me suis imaginée sur une scène. Je ne pensais pas à “faire une carrière”, je n’avais aucun rêve particulier de gloire, mais je me voyais chanter dans un cabaret ou à l’Olympia. Cette envie profonde a toujours été synonyme de plaisir. Même si je me suis très vite rendu compte qu’il fallait beaucoup travailler, je n’ai jamais considéré le fait de chanter comme un “métier”.

Caractère sanguin

Votre dernier album s’intitule “Ouvre”. Qu’est-ce qu’il a précisément “ouvert” pour vous ?

Cet album et la chanson qui lui donne son nom sont une porte ouverte sur les grands espaces. J’ouvre un paysage de vie. Il y a du rire, des larmes, une chanson sur ma fille, une autre sur l’amour, une autre encore sur la mort. Oui, ce disque parle de la vie en général, et donc forcément de la mienne. Je ne suis pas lisse et je n’ai jamais aimé les gens tièdes. J’assume mon caractère sanguin, mon mode d’existence épicurien et mes côtés extrêmes. Je passe par toutes les couleurs de l’arc-en-ciel. Au final, mes albums sont un peu comme moi, mais peut-être qu’”Ouvre” l’est un peu plus que les autres. C’est du moins ce que tous les journalistes qui l’ont écouté me disent. Pour moi, il représente toutes les facettes de mon caractère.

Quelle est la part d’autobiographie dans vos chansons ?

Un chanteur met beaucoup de choses de sa vie et parfois même sans s’en rendre compte. Comme Toots Thielemans le dit souvent: “Il faut faire confiance à la chair de poule”. C’est vrai pour les chansons que j’écris mais c’est aussi vrai pour celles écrites par les autres. Prenez la chanson Ouvre que m’ont offerte Daran et Pierre-Yves Lebert. Elle commence par “Je voudrais que tu m’apportes une bouteille de champagne et les fenêtres sur le jardin”. Quand j’ai entendu ça, je me suis dit: “C’est tout à fait moi, ça”. Il y a aussi une chanson qui s’intitule Jamais seule. C’est moi qui l’ai écrite et elle exprime bien ma nature schizophrène et barjo. Je crois aux fantômes, je me parle à moi-même et même seule, j’ai l’impression d’être observée. Oui, c’est du vécu et complètement schizo.

Ma fille Lou

Vous avez écrit Je voudrais tout te dire pour votre fille Lou voici déjà dix ans. Pourquoi avoir attendu si longtemps pour l’enregistrer ?

Il y avait sans doute de la pudeur de ma part, mais la raison fondamentale, c’est que je voulais attendre que Lou grandisse et comprenne bien cette chanson. Ma fille s’est mise à marcher très tard mais, par contre, elle a parlé très vite. Alors qu’elle était âgée de deux ans et que je lui donnais le bain, elle m’a dit: “Maman, je crois que je suis une petite fille très compliquée”. J’ai pensé que c’était mal barré pour elle et qu’elle avait certainement de qui tenir. Comme moi, elle a compris qu’on peut passer très vite de la joie à la tristesse, des petites certitudes certitudes de la vie au grand doute. J’ai écrit cette chanson pour lui expliquer qu’il fallait se donner les moyens d’être heureuse et ne jamais se laisser envahir par la souffrance. C’est mon manager qui m’a convaincue d’enregistrer Je voudrais tout te dire sur mon nouvel album. Je l’ai fait écouter à Lou en studio. Nous étions toutes les deux devant la console de son, elle m’a tendu sa main, je l’ai serrée et à la fin du morceau, elle a quitté le studio sans un mot. Pour moi, ça voulait tout dire…

Les attaques sur Twitter

Vous êtes pas mal allumée sur Facebook ou sur Twitter. Vous supportez facilement la critique ?

Ces attaques m’ont blessée mais j’avoue que je me suis tiré une balle dans le pied en critiquant moi-même des gens via les réseaux sociaux. Comme vous le savez, j’adore parler aux gens et j’ai cru que c’était possible de le faire sur Facebook ou sur Twitter. Après tout, je suis une citoyenne comme les autres et j’ai le droit de dire ce que je pense. Dès le départ, dans mon entourage, des personnes m’avaient dit de faire gaffe: “Claude, tu es une personnalité publique, surveille tes propos”. Ce dont je ne me suis pas rendu compte, c’est l’impact que pouvait avoir une petite phrase sur Twitter. Ça m’a servi de leçon, je ne suis pas parfaite, j’ai aussi mes coups de gueule mais sur l’un ou l’autre tweet, j’ai fait preuve de maladresse en m’attaquant notamment au physique d’une blogueuse. J’ai présenté mes excuses, mais du coup, on ne m’a pas ratée. J’ai eu droit à tout: “sale grosse”, “sale vieille”, “sale grosse vieille”. C’était tellement énorme que j’ai décidé de ne plus répondre.

Quelle est la rencontre artistique qui vous a le plus influencée ?

Il y a bien sûr Claude Nougaro, mais lorsque j’étais beaucoup plus jeune, il s’est vraiment passé quelque chose de magique avec Michel Fugain. Nous nous sommes tout de suite compris. Et pour moi, ça tombait bien, car j’ai toujours apprécié ses chansons qui réussissent à être touchantes tout en restant simples. On se voit encore régulièrement. Avec Michel, je ne dois pas prendre de manières. Je m’invite sans le prévenir dans sa maison en Corse et on prend du bon temps. J’entretiens la même relation avec Diane Dufresne et Véronique Sanson, deux femmes au caractère trempé, comme moi, avec qui le courant est toujours très bien passé.

Quel est le duo qui a vous a le plus marquée ?

Vocalement, mon duo avec Lara Fabian sur Tu es mon autre tient de la prouesse. Nous avons des voix diamétralement opposées mais lorsque nous avons enregistré cette chanson, j’avais l’impression que nous respirions en même temps. La reprise de Bridges Of Trouble Water de Simon And Garfunkel que j’ai faite avec la chanteuse israélienne Noa et mon duo avec Bernard Lavilliers sur mon nouvel album sont de très grands moments. Je suis sa carrière depuis longtemps et sa performance sur Elle oublie est particulièrement poignante. Elle oublie rend hommage à Annie Girardot et à tous ceux qui sont frappés de la maladie d’Alzheimer. Le discours, en larmes, d’Annie lors de la cérémonie des Césars en 2006 m’a bouleversée. Peu avant sa mort en 2011, je l’ai encore rencontrée. Elle luttait avec toutes ses forces contre la maladie. Annie m’a reconnue, nous avons eu pendant quelques instants une conversation tout à fait normale et naturelle avant qu’elle me demande qui j’étais.

Alain Bashung

Quelle chanson regrettez-vous de n’avoir pas écrite ?

Madame rêve d’Alain Bashung. Elle me donne des frissons. Il y a tout dans cette chanson: une atmosphère, un texte osé, des arrangements originaux et une interprétation qui arrête presque le temps. C’est magnifique. Il y a peu de chanteurs français qui ont pris autant de risques que Bashung pour sortir des sentiers battus.

Avez-vous des albums ou des livres de chevet sur lesquels vous revenez régulièrement ?

Brel m’emmène toujours ailleurs. Des chansons comme Madeleine, Voir un ami pleurer, Ne me quitte pas, Bruxelles m’arrachent des larmes. J’écoute aussi régulièrement du classique comme Bach, Ravel, Stravinski ou Eric Satie. En musique anglo-saxonne, il y a Peter Gabriel, Herbie Hancock. Michael Jackson me donne toujours la pêche. Pour la littérature, je fonctionne aussi au frisson. Je ne rate jamais la sortie d’un roman d’Amélie Nothomb. Je replonge souvent dans La petite dame en son jardin de Bruges de Charles Bertin qui me rappelle mon enfance. Iso, petit bijou de poésie signé Pascal de Duve est aussi un livre de chevet. Vous voyez, la liste est longue.

Quelles chansons de votre répertoire vous donnent le plus de plaisir sur scène ? 

Cela évolue au fil des tournées. J’avoue que j’en ai un peu marre aujourd’hui du Prélude de Bach. Par contre, je redécouvre Toutes les mamas que j’avais laissé tomber pendant dix ans. Dans les anciennes chansons, j’adore toujours Si aujourd’hui, signée Daran et Pierre-Yves Lebert, qui n’est pas gaie dans son thème mais qui est finalement très positive parce qu’elle ouvre plein d’espaces.

Passion

Quel mot utiliseriez-vous pour décrire votre parcours artistique ?

“Passion” avec tout ce que ce terme représente. J’aimerais parfois stabiliser mes sentiments mais je n’y parviens pas. Et la vraie passion, c’est ça. Il faut la prendre avec tous ses hauts et ses bas.

Rencontre: Luc Lorfèvre
Photo: Alexis Haulot

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