Christophe André : « Notre monde est très sollicitant, dispersant et intrusif. Il faut s’en méfier »

Dans La vie intérieure, le psychiatre et pape de la méditation Christophe André nous invite à plonger plus profondément en nous-mêmes. On en ressortirait serein et radieux.

Christophe André nous invite à plonger plus profondément en nous-mêmes. ©Reporters/Cédric Perrin

« Je pensais que vous m’appelleriez plus tard, mais ce n’est rien, faisons ça maintenant.” Douce et apaisante, la voix de Christophe André met tout de suite en confiance. Apparemment fidèle aux préceptes qu’il distille dans ses livres depuis une vingtaine d’années, le psychiatre semble accueillir l’instant présent avec bienveillance. Depuis 25 ans, ce Montpelliérain exerce à l’hôpital Sainte-Anne à Paris, au sein de l’Unité de psychothérapie comportementale et cognitive, spécialisée dans le traitement et la prévention des troubles émotionnels, anxieux et dépressifs. C’est là qu’en 2004, il est le premier médecin à proposer à ses patients une approche laïque: la méditation en pleine conscience. 

Depuis, cette pratique s’est largement développée. En sa qualité de psychiatre, Christophe André bénéficie de la confiance de ses lecteurs. Sorti en 2011, Méditer jour après jour s’est vendu à plus de 500.000 exemplaires, faisant de lui l’un des auteurs les plus vendus en France. Sans parler de ses chroniques estivales Trois minutes à méditer sur France Culture qui, en 2016, ont battu des records de téléchargements avant de devenir un livre éponyme. C’est avec le même concept que Christophe André revient cette année en librairie, sous la forme d’une compilation de chroniques, La vie intérieure, accompagné d’un CD de conseils. La vie intérieure ? “Ce flot de pensées, de souvenirs, de projets, de ressentis émotionnels et corporels, qui se font et se défont en permanence au plus profond de nous.”  Pour les préserver, parce qu’ils sont nécessaires à notre équilibre psychique, Christophe André propose de s’ennuyer plus souvent, de se déconnecter des écrans, d’aller marcher sans raison ou encore de lire des romans. 

Notre vie “intérieure” serait menacée par notre mode de vie contemporain. À moins d’aller vivre reclus dans les montagnes, comment la préserver ?

CHRISTOPHE ANDRÉ – C’est justement la question que pose le livre. Notre monde reste passionnant et extrêmement riche, mais il est aussi très sollicitant, dispersant et intrusif. Il faut donc s’en méfier. Si vous vivez coupé du monde, sans Internet et sans téléphone, la vie intérieure s’imposera d’elle-même à votre esprit. Mais dans un monde urbain, avec des écrans partout, elle relève d’une décision de votre part d’aménager des moments de pause où vous vous mettez un peu à l’écart. Il s’agit aussi de vivre les instants de vie avec davantage de présence. Par exemple, dans la salle d’attente du médecin, au lieu de regarder votre smartphone ou de lire un magazine, vous pouvez vous arrêter, respirer et vous reconnecter à vous-même. C’est un acte d’hygiène indispensable. Si on ne le fait pas, on reste dans un registre de vie très superficiel, plus facilement stressé, manipulé, et avec moins  de recul sur ce qui compte vraiment dans notre existence.

Mes bouquins ne sont pas des œuvres d’art, mais des livres d’aide et de soutien psychologique, donc je serais très mal à l’aise si c’était des conseils que je n’appliquais pas moi-même.

Plonger plus souvent au plus profond de soi, n’est-ce pas risquer de ruminer ou d’angoisser ? C’est ce qui arrive quand on va se coucher par exemple…

Il y a bien sûr le risque des extrêmes. Il peut d’un côté y avoir l’absence de vie intérieure: on est alors de purs consommateurs. Mais on peut aussi se noyer dans la vie intérieure: passer son temps à ruminer et à s’observer le nombril. Au XIXe siècle, Amiel a écrit le plus gros journal intime du monde: 20 volumes d’une centaine de pages. C’est un contre-exemple parfait. Il dit d’ailleurs: “J’ai passé ma vie à l’écrire au lieu de la vivre”. Ce n’est pas non plus un objectif. L’idéal de vie intérieure ne doit pas être un séjour permanent, c’est un détour précieux qu’on fait régulièrement.

Cet intérêt marqué pour le bien-être, la sérénité, la quête de soi, c’est parce que notre société est devenue un peu dingue ? 

Oui, et il y a aussi le fait que la psychologie est devenue un savoir-faire plus utile qu’autrefois, dans une société plus stressante, agitée et déconcertante. Les sociétés du passé n’étaient ni idéales, ni de tout repos, mais peut-être un peu plus prévisibles et plus claires à décrypter. Autrefois, la vie des gens était assez linéaire: ils naissaient, vivaient et mouraient au même endroit. Les compétences psychologiques n’étaient pas primordiales et on pouvait s’en sortir sans, puisqu’on était sur des rails. Aujourd’hui, nos sociétés sont beaucoup plus mobiles. Il faut convaincre des employeurs, des partenaires sentimentaux ou sexuels, se faire régulièrement de nouveaux amis, car on déménage  souvent, de nouveaux collègues de travail, etc. Si on n’est pas à l’aise avec les notions de psychologie, on risque d’être un peu plus en difficulté. Il y a des savoirs qui sont associés à certains modes de fonctionnement sociaux et les gens sentent que la psychologie est un outil qui peut leur rendre service.

Vous avez le temps, vous, de vous consacrer à votre vie intérieure ? 

Quand on est médecin ou soignant, on se doit d’être cohérent avec les messages éducatifs ou thérapeutiques qu’on véhicule. Mes bouquins ne sont pas des œuvres d’art, mais des livres d’aide et de soutien psychologique, donc je serais très mal à l’aise si c’était des conseils que je n’appliquais pas moi-même. Et puis je n’ai pas le choix, car je suis moi-même quelqu’un d’anxieux et de fragile. Si je suis bousculé par les événements, que je n’ai pas assez de temps pour aller marcher dans la nature, méditer, me poser, me consacrer à ma vie intérieure, je vais alors moins bien, je m’agace plus vite, je travaille moins bien. 

Quand on ne va pas très bien dans sa tête, on soigne moins bien les autres, ou on s’abîme.

Ça vous arrive donc d’être stressé, énervé ou angoissé ?

Bien sûr. Si je ne me consacre pas à ma vie intérieure, les choses vont moins bien, car je ne suis pas assez fort ou stable émotionnellement. Bon, je vais plutôt bien (rire), mais je sais que si j’arrête ces efforts, mon tempérament et mes fragilités me rattraperont. Je pense qu’il y a des efforts de style de vie qui sont bons pour la santé du corps et de l’esprit. Manger correctement, faire de l’exercice physique, méditer, voir ses amis, avoir des choses qu’on aime, faire travailler son cerveau… Tout ça, c’est bon pour tout le monde. Mais il y a des humains pour qui c’est indispensable. Toutes ces techniques que je prône sont vitales pour que je continue à aller bien. Je n’ai pas eu le passé ni l’éducation nécessaires pour faire rentrer des automatismes d’équilibre intérieur dans mes habitudes cérébrales. Ça, c’est du boulot obtenu à l’âge adulte. C’est pour ça que je ne rigole pas avec ces techniques, je les applique. Et donc aujourd’hui, je dors bien (rire). 

Vous n’avez pas eu une enfance sereine ?

Non, pas si commode. Je n’ai pas fait psychiatrie tout à fait par hasard. Mon père était un grand dépressif qui a sombré dans l’alcool et ma mère aussi a été une dépressive assez sévère. Je sais ce qu’est la souffrance psychologique, car je l’ai vue à l’œuvre. Mes parents ont fait ce qu’ils ont pu, ce n’était pas si facile pour eux, mais ils ne m’ont pas forcément appris à être heureux et équilibré, puisqu’ils avaient du mal à l’être eux-mêmes. Donc tout ce boulot, le fait de devenir psychiatre et psychothérapeute, ce n’est pas un hasard: c’est quelque chose qui m’a sauvé. Dès la terminale, je suis allé directement en médecine après la lecture de Freud, je me suis dit: “Ce type a compris des trucs qui vont peut-être me sauver la vie”. 

Dans votre pratique, vous faites face à des cas très lourds. Vous consacrer au bien-être est une manière de respirer et de vous déconnecter de vos consultations ?

Oui. J’ai déjà vite compris qu’il fallait que je pratique la psychiatrie à mi-temps. Quand j’étais à temps plein, je sentais que c’était trop lourd pour moi. Quand je suis arrivé à l’hôpital à Paris, j’ai pris un poste à mi-temps. Ça m’a permis d’écrire mes bouquins, mais aussi de prendre soin de moi. Quand on ne va pas très bien dans sa tête, on soigne moins bien les autres, ou on s’abîme. 

Tu n’as pas le droit de les intoxiquer avec tes angoisses et tes incohérences.

Vous prônez finalement un mode de vie très sain: se déconnecter des écrans, marcher dans la forêt, être en pleine conscience… Sur le papier, c’est idéal. Mais en pratique, comment appliquer ça au quotidien, dans nos modes de vie consacrés au travail et aux obligations diverses ?

Je ne suis pas tout à fait convaincu de ça, je crois que c’est une excuse. Quand on regarde le temps que passe chacun de nous sur écran une fois rentré chez soi, c’est beaucoup trop: deux à trois heures de temps personnel par jour. C’est du temps volé sur le sommeil, les échanges familiaux, etc. Il y a moyen de revenir à quelque chose de plus raisonnable. Or, je pense que d’une manière générale, on se décide à faire des efforts uniquement quand quelque chose va mal dans notre vie. Tant que ça fonctionne, on continue son petit train-train. Puis tout d’un coup, on tombe malade, on fait un burn out, on se couvre d’eczéma, on a un proche qui craque, et là on se dit: “Est-ce que je continue comme ça?” Je crois que c’est avec nos faux pas, nos chutes et nos problèmes qu’on ouvre les yeux. Nos      souffrances nous amènent à plus de lucidité. Il faut que l’adversité arrive pour qu’on s’y mette.

Qu’est-ce qui vous a fait ouvrir les yeux ? 

Des deuils, des maladies, mes propres difficultés, le fait d’être père. Quand j’ai eu des enfants, je me suis dit: “Tu n’as pas le droit de les intoxiquer avec tes angoisses et tes incohérences. Tu ne seras certainement pas un père parfait, mais essaie au moins de ne pas être un père minable, et fais davantage d’efforts”. C’est un mélange à la fois d’adversité, avec la mort de mon meilleur ami quand j’étais étudiant ou mes propres soucis de santé, mais aussi de bonnes choses et de responsabilités qui m’ont fait réagir.

Comment méditer

Dérivée du bouddhisme, la méditation en pleine conscience utilisée en médecine contre la dépression, la douleur ou la dépendance. Mais aussi à l’université pour la préparation aux examens ou encore en entreprise pour augmenter les performances des employés. Quelques astuces pour une pratique adéquate.

Trouver le bon moment: le matin pour commencer la journée dans de meilleures dispositions, à midi pour recharger ses batteries à mi-parcours, ou le soir pour se débarrasser des tensions accumulées.

Créer un environnement adéquat: dans une pièce silencieuse en évitant les distractions visuelles et sonores. Une fois le processus bien assimilé, on peut ensuite méditer n’importe où (dans le métro, au bureau) et dès qu’on en ressent le besoin.

Choisir sa posture: assis le dos bien droit ou couché les mains le long du corps, l’important est d’être installé confortablement.

Respirer par le ventre et se concentrer sur son souffle pour lutter contre la dispersion des pensées.

Accepter ce qui vient: laisser les pensées surgir sans les forcer ni les retenir, sans les condamner ni les approuver.

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