Avec Razzia, Nabil Ayouch dresse le portrait d’un Maroc qui avance…

Sexe, politique, homosexualité, féminisme, antisémitisme. Comment la société marocaine aborde ces questions ? Réponse dans Razzia, film miroir de Nabil Ayouch.

Maryam Touzani, coscénariste du film, dans son premier rôle. ©Prod

Nabil Ayouch n’est pas de ceux qui prennent vite peur. Au contraire. Sur le front des idées, c’est un mercenaire. Toujours blessé par la violente polémique qui a suivi la sortie de Much Loved en 2015 (un film sur la prostitution, interdit de diffusion au Maroc, qui a valu des menaces de mort à ses actrices), le réalisateur franco-marocain aurait pu se murer dans le silence et attendre que les loups cessent de hurler.  Il n’en est rien. De retour avec Razzia, il questionne à nouveau la société marocaine à travers cinq héros ordinaires qui se battent pour leurs libertés au sein de Casablanca, “la ville de tous les possibles, autant capable de vous projeter dans la modernité que de vous engloutir”

Vos films sont ancrés au Maroc. Qu’est-ce qui vous interpelle dans ce pays ?

NABIL AYOUCH – La société marocaine m’a inspiré très tôt, autant qu’elle ma interpellé. C’est grâce au cinéma que j’ai notamment pu conquérir cette part d’identité enfouie en moi.  Et j’ai eu envie de parler de cette société qui me choquait, car je n’avais pas grandi là-bas. Chaque fois que je voyais les populations marginalisées – les enfants de rue, ces gamins qui se transforment en bombes humaines, les prostituées -, j’ai eu envie de parler d’elles. Cette introspection a duré, et elle dure encore aujourd’hui.

D’où vous est venue l’inspiration pour réaliser Razzia ?

Quand je me suis rendu compte que, mises bout à bout, toutes ces minorités constituaient une forme de majorité silencieuse. Je voulais faire un film sur l’état du monde en parlant d’eux, de ces cinq personnages que j’ai rencontrés, que j’ai aimés et que j’aime encore pour certains, depuis que j’ai posé mes valises à Casablanca. Ça fait presque une vingtaine d’années maintenant. Je trouve que dans les combats qu’ils mènent, ils véhiculent quelque chose qui me plaît et dont j’ai surtout eu envie de parler à travers Razzia.

Razzia est un film autrement plus sismique que Much Loved, sauf qu’il s’exprime de manière moins frontale.

La violence de la polémique qu’il y a eu après Much Loved vous a influencé pour ce film ?

Je crois qu’on ne ressort pas indemne d’une épreuve comme celle-là. Jamais je n’aurais pu imaginer à quel point Much Loved allait provoquer cette haine et cette violence, physique ou verbale d’ailleurs. Il y a plusieurs manières de réagir à ça. J’aurais pu moi-même être gagné par la rage ou la colère. Or, je crois que j’ai pu mettre les choses à leur juste place, en essayant de comprendre comment toute une population pouvait à ce point se révolter contre un film et ce que ça allait toucher de sensible à l’intérieur d’eux, et surtout pourquoi. Il a fallu remonter 35 ans plus tôt et en fouillant un petit peu, je me suis rendu compte que ça venait de quelque chose de très concret: la réforme du système éducatif qui est la genèse de Razzia. Je ne fais pas de film pour tempérer la réalité, mais pour dire les choses. Razzia est un film autrement plus sismique que Much Loved, sauf qu’il s’exprime de manière moins frontale. 

Le film s’ancre dans deux époques, 1982 et 2015…

1982 est l’année de la réforme de l’éducation, ce moment où on a voulu uniformiser une culture à travers la langue, gommer la diversité culturelle, et ôter l’esprit critique. On a vraiment mis du temps à constater les dégâts que cela a engendrés. En 2015, on a assisté au paroxysme des contradictions entre ceux qui défendaient un modèle de société conservateur, et les partisans du progressisme. Et ça s’est retrouvé dans une succession d’affaires, de scandales, de faits divers. La société marocaine assiste aujourd’hui au clash entre la modernité et ses traditions, car la religion et la famille sont encore très prégnantes, y compris auprès de la jeunesse aisée qui a les yeux tournés vers les modèles occidentaux. 

Et comment voyez-vous évoluer ce pays ? 

Ça va passer par la nouvelle génération, mais aussi par des luttes qu’il faut mener. Les choses ne vont pas venir du ciel. Que ce soit la place de la femme ou celle des minorités religieuses ou sexuelles, il y a de grands combats à mener. Ils vont véritablement définir quel modèle de société on veut. Et rien n’est gagné, car quand on voit ce qui se passe ailleurs dans le monde, les régressions qu’il peut y avoir dans certains pays où l’on pensait que les grands combats sociétaux pour les droits humains étaient derrière nous, on se rend compte que ce n’est pas du tout le cas. Regardez la Hongrie, la France, les États-Unis avec Trump. On se rend finalement compte que l’Occident est capable lui aussi de revenir en arrière à une vitesse intersidérale.

Le personnage de Salima incarne le féminisme. Y a-t-il une régression ou une avancée de la place de la femme au Maroc ?

Je pense que sur la question de la femme on régresse. Par contre, sur la question de la liberté d’expression, on progresse. Même si je suis mal placé pour le dire vu que mon film a été censuré (rire). Mais je suis obligé d’être honnête. Et Razzia dans sa forme actuelle passe. Pour en revenir aux femmes, elles sont de plus en plus obligées de se voiler et de se couvrir pour sortir dans la rue. Dans le monde de l’entreprise et de l’économie, elles sont de moins en moins présentes et représentées. Ce qui va à l’inverse du sens de l’histoire. On régresse aussi en politique: il y a dix ans, on avait des femmes avec des portefeuilles ministériels en nombre bien plus important qu’aujourd’hui. Actuellement, il n’y a qu’une seule femme ministre.

Lucide, fort, touchant

Après Much Loved, le réalisateur Nabil Ayouch revient avec un film toujours aussi fort à propos des contradictions du Maroc contemporain. Construit entre deux dates (1982 et 2015), Razzia est un film choral dressant le portrait de cinq personnages qui se battent au quotidien pour leurs libertés individuelles. Sexisme, homophobie, antisémitisme…, chaque histoire illustre les maux de la société marocaine. Avec cette mosaïque humaine, Nabil Ayouch délivre un film poignant, poé-tique et touchant. Un cri de rage, mais aussi d’espoir pour la jeunesse casablancaise en quête de liberté et de tolérance. Un regard lucide et touchant sur la société marocaine.

Réalisé par Nabil Ayouch. Avec Maryam Touzani. Ad Vitam – 119′.

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