Gaston Lagaffe, icône du cool

Candide moderne d’avant l’invention de l’open space, symbole de l’éternelle jeunesse, inventeur d’un mode de vie - baba, bobo, écolo -, le glandeur gaffeur de Franquin a tout compris avant tout le monde. Un film et un hors-série l’attestent.

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Si, de nos jours, un type affublé d’un pull vert tilleul à mailles aussi lâches et usées que la corde de ses espadrilles venait vous proposer de faire un petit ping-pong avant la réunion, histoire de vous relaxer en mode chill, vous trouveriez cela normal. Et vous auriez raison, car en 2018, la norme des gens cool, c’est de ressembler à Gaston, antihéros flegmatique créé en 1957, et qui n’arrête pas d’être en vogue. Juste après l’expo-fleuve à Beaubourg consacrée au maladroit, un long métrage, des rééditions et des hors-séries débarquent en pagaille pour prouver que dans son cas, on peut être et avoir été. Revenons aux origines de cette icône du cool.

Nous sommes dix ans avant les remous de Mai 68, les Beatles n’existent pas encore, les Américains testent leur bombe atomique, tandis que les Russes envoient Laïka dans l’espace, inaugurant une décennie de glaciation mondiale. Bref, il règne un climat bien terne sur le globe. Fred Jannin, qui s’est usé les yeux et le reste à retrouver les couleurs et les intentions originales des planches de Gaston pour une réédition parfaite de ses albums, a bien connu Franquin. Il nous rappelle ce contexte monochrome: “Lors de la création de Gaston, la plupart des gens étaient gris de la tête aux pieds, et peut-être en dedans aussi! Ça ne rigolait pas trop point de vue fringues (rire)”.

Pas drôle tous les jours, même pour les auteurs de chez Dupuis, qui suent sang et eau afin de fournir les gags censés égayer les pages du Journal de Spirou. Parmi ces brillants créateurs, André Franquin pense avoir fait le tour du personnage mascotte de la revue éponyme, dont il a hérité dix ans plus tôt, et à qui il a pourtant donné ses lettres de noblesse. En résumé, il s’ennuie. C’est au détour d’une conversation avec son ami Yvan Delporte, alors rédacteur en chef du journal, qu’il évoque son idée de créer un héros sans emploi, dont il dira: “Comme il n’aurait rien à faire, il provoquerait des gaffes et saborderait le journal par maladresse”.

Acte manqué ou message crypté envoyé par un Franquin fatigué à sa hiérarchie? On ne le saura jamais. Toujours est-il que Delporte, communiste et anar, pointe sa barbe (signe de vive approbation, selon les auteurs qui l’ont connu) et rétorque: “Oh oui!” Le 28 février 1957, dans le numéro 985 du journal, des traces de pas annoncent l’arrivée d’un mystérieux employé dans les bureaux de la grande rédaction. Quelques semaines de suspense plus tard, les lecteurs en apprennent plus, via un message de Fantasio, le célèbre journaliste et acolyte de Spirou: “Attention ! Depuis quelques semaines, un personnage bizarre erre dans les pages du journal. Nous ignorons tout de lui. Nous savons simplement qu’il s’appelle Gaston”.

Incontournable

On reconnaît bien là le génie barré de Franquin, épaulé par un sens de la com inné de Delporte: une montée en puissance digne des plus grandes agences de pub, mais aussi un signe que ce personnage constituera une rupture avec les héros classiques du journal. Habillant de sa silhouette élastique en forme de “S” les marges du journal, il fait son apparition et plaît instantanément. Jannin confirme: “L’enthousiasme des lecteurs aidant, il va prendre du galon, et sortir de ce rôle initial de bouche-trou officiel”.

Gaston devient vite incontournable. Il faut pourtant attendre deux ans avant qu’il n’obtienne son propre album cartonné, réservé aux séries les plus populaires. Gala de gaffes sort en format à l’italienne, pour respecter ses aventures, qui s’étalent sur quelques cases, sous la forme de strips. L’histoire est en marche, et n’oubliera plus ce prénom synonyme de coolitude. Sans préméditation, et à la surprise de son créateur, l’antihéros, né d’un gag, devient un héros de BD à part entière. Ses albums, recueils de gags s’écouleront par millions, la légende est née. Le public en redemande et veut ressembler à ce flegmatique garçon de bureau. Fred Jannin confirme: “Je l’ai tout de suite adoré. Ado, j’ai eu une envie irrépressible: faire partie, comme tout le monde, de sa bande, il avait l’air tellement cool”.

Cool, voilà qui qualifie bien l’employé dont on ne sait pas trop quel est le travail, lui qui est plutôt adepte de la sieste et de la morue à la framboise. François Ayroles, auteur de BD qui vient de consacrer une brique à l’histoire de la maison d’édition Dupuis, a toujours porté Gaston dans son cœur: “J’ai aimé grandir avec lui. Ce qu’il exprime touche à des valeurs importantes à mes yeux. Il représente la liberté face à un cadre rigide, il incarne et défend la transgression et la fantaisie dans un univers qui exige l’inverse, à savoir la norme et l’ordre”.

Cette volonté farouche de vivre sa vie, de rester soi-même, quelle que soit la pression extérieure, voilà une attitude qui pourrait expliquer que Gaston soit si tendance. Au-delà du personnage, ce serait donc l’esprit frondeur qui traverserait les âges? Gorian Delpâture, journaliste et chroniqueur à la RTBF le croit: “À l’instar de certaines icônes du rock ou du cinéma, Gaston incarne l’éternelle jeunesse. Comme James Dean, Jim Morrison ou Kurt Cobain, il est figé dans le temps. Il aura toujours vingt ans, et n’aura jamais de boulot”.

Mais ce n’est pas tout. Si Gaston est toujours dans le vent, c’est que son discours et son attitude, avant-gardistes en 1957, sont devenus ultra- populaires aujourd’hui. Écolo et antimilitariste avant l’heure, hipster inconscient de son potentiel cool, tombeur anticonformiste et flegmatique, Gaston, sans l’aide de gourou ni de coach, est parvenu à atteindre son full potentiel. N’oublions pas que s’il gaffe, c’est parce que c’est un chercheur, en perpétuelle recherche… Du moins entre deux siestes! Hubert Reeves le pense en tout cas: “Gaston est un patenteux, c’est-à-dire un créateur sans recette, plus dans l’improvisation que dans l’invention! Sa pensée pragmatique est absolument sans limite! Rien ne le bloque. À l’instar de Galilée ou Vinci, c’est un inventeur en marge de la société qui veut toujours comprendre un peu plus que les autres”.

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