Eddy de Pretto: " Mon but n’a jamais été d’écrire des chansons sociétales ou des hymnes sur les homos "

Phénomène du moment, le Billy Elliot de Créteil sonne la fin des clivages entre rap et chanson avec ”Cure”, premier album magistral. Il était temps.

Eddy de Pretto ©Prod

En mai 2017, un garçon roux à tête de gavroche faisait ses premiers pas sur la scène du Botanique avec son iPhone comme seul instrument. Un an plus tard, Eddy de Pretto est devenu incontournable. Revendiquant une chanson française minimaliste moderne qui fait un pas de côté avec le rap, Eddy de Pretto se raconte sans détour dans “Cure”, premier album âpre, sexuel et pourtant fédérateur. “Ne faites surtout pas de moi le porte-parole d’une cause ou d’un mouvement, demande-t-il. Je suis un artiste qui raconte des histoires. Mes histoires. Point.”

Eddy de Pretto sur scène, c’est vous, un iPhone qui envoie la musique et un batteur. Vous allez élargir le cercle ?

EDDY DE PRETTO – Non. J’ai toujours voulu une configuration minimaliste sur scène. Mes textes sont “bavards”, il y a beaucoup de mots. J’ai envie que le public se focalise sur ce que je raconte, à la virgule près. Je n’ai jamais aimé les scènes artificielles où on en met plein les yeux avec des effets spéciaux, des écrans, des danseuses… Pour ma tournée, j’ai créé très peu de chose sur un plan visuel. Mais ce sont de belles choses. La lumière, par exemple. Je la veux blanche, brute et éblouissante. Elle est aussi au service de ce que je chante.

Quels artistes vous impressionnent en live ?

J’ai vu Damso sur sa dernière tournée. Il joue dans des grandes salles, mais il est seul sur scène, sans rien autour de lui, hormis des projections. Tout tient dans la voix et sur un beat. On est happé par ses histoires. Les images des concerts de Jacques Brel m’impressionnent. Quand il fait des grands “slurp” en buvant sa soupe dans son interprétation de Ces gens-là, c’est très fort.

Quels sont vos disques de chevet ?

Avant l’arrivée de l’iPod, j’ai acheté trois albums en format CD. Sans ces trois disques, je ne serais pas là aujourd’hui. Il s’agit de “Cinquième as” de MC Solaar, “Premier mandat” de Diam’s et “À force de vivre” de Wallen. 

Vous citez aussi Brel, Nougaro et Barbara comme influences. Comment les avez-vous découverts ?

Je ne les ai pas découverts. Ils m’ont été imposés par ma mère qui n’écoutait que ça à la maison. Au début, j’ai fait un rejet en bloc. Pour moi, c’était  “de la chanson pour vieux”, “des trucs de parents”. Ce n’est qu’au fil des années et au fur et à mesure que j’écrivais mes chansons que je me suis rendu compte qu’ils m’avaient influencé. Même quand tu fermes la porte de ta chambre, Brel qui crie ou Barbara qui chante, ça rentre en toi et ça habille ton imaginaire. Ils sont imprimés dans mon ADN. 

Vous avez grandi en banlieue, dans le béton de Créteil. Comment faisiez-vous pour vous en évader ?

Je suivais des cours de chant/danse/théâtre. La musique m’a aidé à construire un autre monde. Solaar m’a beaucoup aidé aussi. Et puis il y a eu les Spice Girls qu’écoutait en boucle ma voisine, les jeux de filles, tous ces trucs…

Hormis Libé qui compare votre misérabilisme “France populaire” à Patrick Fiori, toutes les chroniques parues sur votre album “Cure” saluent votre sincérité. Il y a encore des choses que vous n’osez pas avouer dans vos chansons ?

J’en dis déjà beaucoup sur moi, vous ne trouvez pas? J’essaie de ne pas me censurer quand j’écris. Mais c’est vrai qu’il y a encore des choses qui ne sortent pas. C’est drôle, car lorsque je suis devant mon laptop, j’ai du mal à écrire ce que je ressens. Je dois avoir une mélodie dans les oreilles pour que ça vienne. Lorsque j’ai trouvé la trame musicale de Kid, Ego ou Jimmy, j’ai pris le micro et les mots sont arrivés d’eux-mêmes. Je crois beaucoup en cette interaction entre la musique et les textes. Ma fragilité et ma vulnérabilité doivent se mêler à une mélodie.

Vous évitez certains mots ?

Je n’évite aucun mot, mais j’évite certaines formes. Je raconte ma propre histoire sans donner des leçons. Mon but n’a jamais été d’écrire des chansons sociétales ou des hymnes sur les homos. Je ne revendique rien. Mais si en évoquant mon intimité et mon rapport à la société, certains y voient un message, tant mieux. 

Beaucoup de voix de femmes s’élèvent aujourd’hui. Il ne serait pas temps que les mecs fassent aussi leur révolution pour casser enfin les codes ?

Je ne sais pas si c’est le bon moment, mais ce serait effectivement une très bonne idée. Rien que du fait de ma morphologie, j’ai toujours été en marge des figures masculines imposées. Vous savez, cette conception de l’être masculin fort, ce côté “tout mâle” sûr de lui et qui ne veut rien remettre en   question. Aujourd’hui, tout ça devient bien désuet même si certains mecs ne sont pas encore prêts pour leur examen de conscience.

Êtes-vous déjà sollicité pour écrire pour d’autres artistes ?

J’ai déjà reçu plusieurs propositions que j’ai toutes refusées. C’est trop tôt. J’ai réussi à imposer une patte personnelle dans mon album et je n’ai pas envie qu’on la retrouve dans l’univers de quelqu’un d’autre. J’écrirai pour les autres quand j’en aurai marre de me raconter.

Votre non-look, c’est un look ?

Oui, c’est à peu près ça. Je vais bientôt me mettre aux tatouages. Plein de tatouages. Non, je rigole. Je m’habille sur scène comme en ville, en portant des trucs où je suis à l’aise. Une chemise ouverte sur un tee-shirt blanc, c’est bien pour bouger. Et encore une fois, ça n’attire pas trop l’attention, on peut se concentrer sur mes mots.

“Cure” est disponible en digital mais aussi en vinyle et en CD. En quoi est-ce important pour un artiste comme vous qui ne consommez de la musique que sur votre iPhone?
“Cure” est mon premier disque. Un premier disque, ça compte. J’ai envie de laisser une trace matérielle officielle.

Le 5/5. Nuits Botanique, Bruxelles.
Le 5/7. Les Ardentes, Liège.

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