Charlotte Abramow, accroche-cœur

La jeune photographe belge installée à Paris nous emmène dans son monde coloré, parfois ludique ou mélancolique, mais toujours extrêmement réfléchi. Un univers où se croisent Angèle, Paolo Roversi, le corps des Femmes sans Photoshop et un brin de surréalisme.

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Il y a des univers qui marquent la rétine au premier regard. Des images, des vidéos, des compositions qui accrochent l’œil d’un coup, d’un seul. C’est exactement l’effet que provoque le travail de la jeune photographe et vidéaste de 24 ans Charlotte Abramow. Belge exilée à Paris depuis quelques années, elle a réalisé les clips à l’esthétique très pop d’Angèle : La Loi de Murphy et Je Veux Tes Yeux. Elle vient également d’illustrer le titre Les Passantes de George Brassens non sans fracas, puisque ce dernier s’est vu censuré par YouTube en raison des représentations « métaphoriques de vulves » et du « corps de la femme » avant de se raviser. Une décision qui a fait couler beaucoup d’encre sur les réseaux sociaux, dont celui de Charlotte Abramow qui exprimait très logiquement son point de vue « Je ne vois pas en quoi la nature et le corps de la femme peuvent être offensants. C’est quand même hallucinant de censurer une ode à la Femme pour la Journée Internationale des Droits des Femmes. »

Ce monde de l’image, elle a commencé à s’y intéresser très tôt. « Quand j’étais petite, ma mère prenait pas mal de photos de moi. C’était des photos de famille en somme, mais j’ai découvert par après qu’elle les faisait particulièrement bien. Qu’elle arrivait à y mettre une âme. Parfois, je lui chippais l’appareil, mais c’est surtout quand j’ai reçu un jetable à 7 ans que j’ai commencé à vraiment m’y intéresser, à prendre des photos de toutes mes copines, dans la cour de récré ou chez mes parents. Mais je le faisais de façon tout à fait libre et inconsciente. » Elle transforme l’essai avec beaucoup de goût, un imaginaire très particulier et une bonne dose de second degré. Son rapport au corps et à la couleur subliment des créations qui affichent tout de go leur message, leur envie. Quand l’esthétisme provoque l’esprit.

À partir de quel âge as-tu commencé à vraiment t’intéresser à la photo ?

Charlotte Abramow – A 13 ans, j’ai reçu un bon petit appareil photo. Du coup j’ai commencé à prendre clichés de tout ce qui m’entourait : des chats, de fleurs, de mes copines et quelques auto-portraits. Je ne sais pas pourquoi j’ai aimé ça, mais le jeu du cadre et de la composition m’a tout de suite plu. Après j’ai commencé à découvrir les photographes de mode, comme Paolo Roversi, Patrick Demarchelier, Sarah Moon, etc. Paolo Roversi m’a vraiment estomaquée, ses images dégagent une âme très poétique, en plus quand j’étais ado j’étais un peu mélancolique donc ça me parlait vraiment. Je faisais des photos de type « shooting » à partir de 15 ans : je maquillais des filles, je les coiffais et je les habillais. Bon, ce n’était pas toujours très réussi, mais la volonté était là. Comme mes parents voyaient que j’étais vraiment très intéressée par ce milieu, mes parents m’ont emmenée au festival des Rencontres d’Arles quand j’avais 16 ans, pour qu’on découvre un peu ce que c’était.

Comment te souviens-tu de ce premier pas dans le monde de la photo ? Tu y as fait des rencontres intéressantes ?

C.A. – J’ai eu la chance d’y rencontrer Paolo Roversi, parce qu’il faisait un petit stage où il accueillait une quinzaine de personnes. Ça a duré une journée. C’était vraiment une belle rencontre. Il a d’ailleurs écrit un article sur mes photos l’année d’après dans Polka Magazine, un magazine de photo-journalisme. On a eu une sorte de coup de cœur. En plus d’être un artiste incroyable, il a vraiment une aura très forte. Ça m’a vraiment conforté dans l’idée de faire des photos, même si c’était déjà mon obsession.

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Qu’est-ce qui t’a poussée à déménager à Paris ?

C.A. – Quand j’ai été aux Rencontres d’Arles, on m’a parlé d’une très bonne école de photo qui est l’école des Gobelins dans le 13ème arrondissement. Je n’en connaissais pas l’existence. Quand on me l’a décrit, ça m’a tout de suite plu. D’autant que j’avais toujours eu l’envie de vivre à Paris. A chaque fois que j’y allais, je trouvais qu’il y avait une effervescence vraiment magique et une atmosphère très artistique. Du coup, dès 16 ans, je me suis dit que c’était ce qu’il me fallait. Le problème, c’est qu’il fallait avoir Bac +2 pour l’intégrer et je n’avais absolument pas envie de faire deux années d’études après la rétho pour l’intégrer. J’ai tenté Histoire de l’Art à l’ULB, mais ça n’a pas donné grand-chose. Je n’avais pas l’auto-discipline nécessaire pour des études universitaires. Je félicite tous ceux qui l’ont, parce que c’est vraiment un sacrifice énorme. Donc j’ai monté un dossier pour obtenir une dérogation, et je l’ai eue ! J’ai passé les examens d’entrée et je les ai réussis, donc j’ai pu commencer ma formation.

C’est là que tu as découvert l’art de la composition, qui est un peu devenue ta marque de fabrique ?

C.A. – C’était vraiment une expérience géniale. Je me suis remise en question, cette formation a développé mon œil, j’y ai appris plein de choses. Il y a vraiment une émulation entre les profs et les élèves qui fait qu’on est tout le temps stimulés. En soi je mettais déjà en scène quand j’étais avec mes copines en Belgique, notamment avec Claire Laffut avec qui j’ai testé plein d’ambiances différentes, mais c’était toujours avec les moyens du bord et de la lumière naturelle. Au début, le studio me faisait vraiment stresser parce qu’il n’y a rien, on se retrouve face à soi-même et il faut se débrouiller pour construire une image de A à Z. Mais je pense que le travail de Roversi, qui est majoritairement en studio et qui le voit justement comme un petit théâtre qui n’existe que dans l’image, m’a vraiment inspirée. Finalement, à force de pratiquer, je me suis rendu compte que l’accessoire avait une signification très importante. En plus de ça, j’ai également découvert toute la mouvance surréaliste qui présente un réel intérêt pour les objets qui nous entourent.

Tu parlais de ton côté mélancolique, pourtant ce n’est vraiment pas ce qui ressort dans ton travail… Ton œil a-t-il évolué vers un registre plus pop ?

C.A. – Je pense que c’est le côté un peu pathos de l’adolescence, et puis mon papa venait de tomber malade à cette époque-là, donc j’avais également besoin de purger ma peine dans la photo. En fait aujourd’hui, je ne sais pas spécialement dire si mon travail dégage de la joie ou de la tristesse. Je ne sais pas si un sentiment prévaut sur un autre. J’ai grandi et je m’intéresse plus au côté sociologique que sentimental. Quoi que dans le projet Maurice (son père : NDLR) que vous allez bientôt découvrir, il y a évidemment énormément de sentiments et d’intimité.

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À partir de quel moment as-tu réalisé que tu pouvais vraiment faire passer un message avec tes photos ?

C.A. – Un des shootings qui a été le plus marquant pour moi, c’était avec une dame qui s’appelle Claudette, en 2014. Elle avait 74 ans à l’époque et je l’ai photographiée toute nue. Je me suis vraiment rendu compte qu’il se passait quelque chose de puissant, surtout parce qu’elle était très joyeuse et très légère. Quand j’ai retouché les photos à l’école, toutes les filles avaient des réactions positives, alors que les mecs étaient dérangés. C’était intéressant de constater les réactions des gens, ce que cette image suscitait chez eux. C’est à cette époque-là que mon rapport au corps s’est vraiment développé, aussi grâce à la série de photos sur les seins que j’avais fait un peu plus tôt qui s’appelle « The Real Boobs ». Pareil, il y avait presque quelque chose de thérapeutique avec ce projet-là. Certaines filles étaient très complexées alors que d’autres pas du tout. C’était vraiment un moment très fort.

As-tu besoin d’avoir une connexion avec le modèle que tu photographies ou que tu filmes pour en ressortir quelque chose de puissant ?

C.A. – Je peux avoir rencontré la fille deux minutes avant, la connexion se crée sur le moment. Mais c’est vrai que quand j’étais aux Gobelins, je m’étais un peu éloignée de l’intérêt que je pouvais porter aux personnes que je shootais. J’avais un peu testé les mannequins, mais rapidement je me suis rendue compte qu’il y avait la barrière de la langue avec les modèles d’agence, ce sont des filles qui viennent de Russie ou de Pologne, elles ont 16 ans et elles débarquent dans ce monde en parlant deux mots d’anglais. Je me sentais un peu vite limitée. Après, je suis aussi partie aux îles Féroé et malgré la barrière de la langue, on a quand même su créer quelque chose de fort. Donc je pense sincèrement que ça dépend du contexte.J’ai plus de facilité à travailler avec des artistes, plutôt qu’avec des mannequins. Je me penche sur leurs envies, leur ressenti, leur mot, leur univers,…

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Et puis évidemment, il y a eu la rencontre avec Angèle de qui tu as réalisé les deux clips, la Loi de Murphy et Je Veux Tes Yeux. Qu’est-ce qui t’inspire chez elle ?

C.A. – Je connaissais Angèle de loin, d’amis en commun, du temps où j’étais à Bruxelles sans jamais l’avoir rencontrée. Je suis tombée sur son Instagram un jour et je l’ai suivie, immédiatement séduite par ses petites capsules qui montraient déjà son talent. Sylvie, sa co-manageuse, m’a alors contactée pour me proposer de faire ses premières photos ensemble, ce qu’on a fait en janvier 2017. Angèle a bien sûr, un charme indéniable, il faudrait être aveugle pour ne pas le reconnaître. Elle a aussi beaucoup d’humour, et un vrai sens de l’autodérision. Elle rit d’elle-même, elle est expressive, bouge son corps avec sa fameuse « gestuelle de loutre ». Et à la fois une vraie douceur feutrée, à l’image de sa voix. C’est le combo de tout cela qui fait qu’elle m’inspire.

Est-ce qu’il y a eu une rencontre déterminante dans ta carrière ?

C.A. – À vrai dire, j’en ai eu plusieurs. Les rencontres sont capitales pour évoluer et s’épanouir. On n’est rien sans les autres ! Évidemment, d’abord, celle avec Paolo Roversi quand j’avais 16 ans. Ensuite, j’ai rencontré en 2014, Arthur & Nizar qui sont depuis lors mes managers et producteurs. Je leur dois énormément car ils m’épaulent au quotidien, sont toujours là pour moi, me motivent, me soutiennent, croient en moi et donnent énormément de leur temps et de leur coeur. Je peux dire avec une évidence certaine que je n’en serai pas là sans eux, alors merci à vous mes gars sûr ! Et je citerai aussi ma rencontre avec Sylvie Farr, co-manageuse d’Angèle, qui est une personne extraordinaire, m’a permis de rencontrer Angèle artistiquement, m’a amenée aux clips, mais m’a aussi emmenée dans une fabuleuse aventure de voyage reportage photo. Nous sommes parties ensemble aux Îles Féroé pour y rencontrer les habitants et les photographier. Le projet devrait sortir au printemps 2018.

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