Roméo Elvis « Tout le monde fonctionne par intérêt. C’est à l’artiste à faire attention »

Bosseur et ambitieux, le rappeur bruxellois sort "Morale 2Luxe". Une respiration réussie avant de clôturer sa trilogie en collaboration avec Le Motel. L'occasion de parler de son ascension, de son amour de la scène et de ses trips sur les réseaux sociaux.

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Quand Roméo Elvis -accompagné de Caballero- a sorti le titre «  Bruxelles Arrive  » en 2016, c’est comme si toute une génération du plat pays s’était trouvé une nouvelle hymne. Un morceau fort qui indiquait clairement ses intentions. Deux ans plus tard, ce double prénom s’est imposé partout. Et pour cause, c’est la figure de proue du rap belge, avec Damso et ses potes Caballero & JeanJass. Une fierté nationale qui part à la conquête de la France avec la réédition de son LP « Morale 2 » en collaboration avec Le Motel, nommé « Morale 2Luxe », qui sort ce 16 février. Un album dans un album, puisque ce projet est agrémenté de onze nouveaux morceaux. Sourire en coin, dégaine nerveuse pour une silhouette longiligne, le rappeur de 25 ans profite d’un succès à la hauteur des mâchoires de son ambition. Carnassier comme le symbole qu’il s’est choisi, le crocodile, Roméo Elvis est omniprésent : sur scène comme sur les réseaux, à la radio comme aux cérémonies de remises de prix. Un hold-up qui n’est pas prêt de s’arrêter.

Est-ce que tu te souviens de ton tout premier concert ?

Roméo Elvis – C’est le groupe L’or du Commun qui m’a mis sur scène pour la toute première fois. Je crois que c’était une première partie d’une première partie. Ça se passait au Flag, un bar près de Bailli à Bruxelles, sur la ligne du tram 81  : c’était organisé par le groupe Ligne 81. Je me souviens de beaucoup de stress, c’est normal, et en même temps j’ai compris directement que c’était ce que je voulais faire de ma vie.

Comment tu l’expliques ? Qu’est-ce que la scène provoque chez toi ?

R.E. – C’est un vrai défouloir, que ce soit mental ou physique. J’en ai besoin. Ça ne l’était pas forcément à l’époque, mais ça l’est clairement devenu par la suite.

A quel moment as-tu conscientisé le fait que tu voulais être un artiste, faire de la musique ta vie ? C’est une chose de le faire dans sa chambre, mais passer à l’acte, c’est encore complètement différent.

R.E. – J’ai eu pas mal de chance, parce que finalement le fait de vouloir être artiste dans ma famille, c’est moins malvenu qu’ailleurs. Ma mère est comédienne et mon père est musicien (NDLR  : Laurence Bibot et Marka), de fait ce n’était pas un tabou. Ce qui était sans doute plus gênant à dire, c’est d’exprimer le fait que j’allais faire du rap. Mais ils l’ont plutôt bien pris, ils étaient assez intéressés par la situation. A l’époque, ils étaient en pleine séparation et c’est quelque chose que je vivais assez mal. Du coup je crois qu’ils se sont dit que c’était une bonne manière d’extérioriser mes sentiments, de trouver une source de réconfort quelque part. J’étais plutôt à l’abri de cette incompréhension familiale qui fait vraiment souvent partie du parcours d’un artiste.

Dans quel état d’esprit es-tu avec la sortie de la réédition de Morale 2 avec Le Motel, que vous avez appelé Morale 2Luxe ? Est-ce que c’était une manière de se mettre moins de pression plutôt que de sortir un nouvel album, en solo cette fois  ?

R.E. – Oui, c’est effectivement pour se mettre moins de pression qu’on s’est mis dans ce contexte là. Il se passe tellement de choses, tellement vite… Morale 2 a déjà pris une grosse place dans le classement des albums belges et nous a permis de remplir pas mal de salles en Belgique, mais c’est un album qui a encore une longue route devant lui. Ça me paraissait inconcevable de sortir un album seul en ce moment et on ne se voyait pas non plus terminer la collaboration en sortant déjà Morale 3, parce qu’on voudrait boucler en trilogie. Le fait de sortir Morale 2Luxe, c’était une sorte de pied de nez au stress, de se dire ok, on va prendre du temps. On a signé avec Barclay et avec un tourneur en France, du coup ils relancent la machine là-bas  : le projet doit encore évoluer et se faire connaître en France avant qu’on propose un nouveau disque. On y va mollo. Ce qui nous permet de travailler sans pression, mais en même temps de proposer quelque chose de très construit avec Morale 2Luxe.

Il y a des titres très introspectifs sur cette réédition, des morceaux comme Respirer qui parlent de ta récente ascension,…

R.E. – J’ai toujours été dans l’introspection, mais cela concernait plus mes sentiments, le rapport que j’avais aux filles et à la rupture, parce que je me prenais plus souvent des râteaux à l’époque. Mais c’est clair que de fait, j’aborde plus des thèmes comme le succès qui monte, la place que je peux avoir là-dedans, etc.

Quelle est la personne à qui tu fais écouter ou relire tes textes en premier  ?

R.E. – En général, c’est l’ingénieur du son. Je ne les fais pas vraiment relire à quelqu’un avant de les enregistrer… Enfin, ça change, parce que c’est vrai que je les fait de plus en plus écouter à ma copine avant tout. C’est une personne avec qui je peux vraiment discuter, il n’y a pas de malaise ou d’incompréhension par rapport au rap, elle connaît pas mal de rappeurs et ça l’intéresse. Mais je ne fais pas tant écouter que ça les titres bruts.

Pourquoi  ?

R.E. – Parce que je suis très susceptible. A mon avis, en faisant écouter mes textes à des personnes extérieures, je vais recevoir des remarques et je n’ai pas besoin d’en avoir plus que celles de l’ingénieur du son au moment où j’enregistre. Ça me suffit déjà. C’est aussi un souci de vouloir préserver le truc, de ne pas me faire influencer par les avis des autres. Quand j’ai enregistré une première version, je vais faire écouter mes morceaux aux gars de L’or du Commun la plupart du temps, avant que ce soit mixé, mais aussi à ma sœur et à ma copine. Ça permet de rectifier le tir si jamais je dis une connerie.

Je vais encore lire tout ce qui se dit sur moi. Je suis trop curieux, trop intéressé par l’avis des gens.

Certains artistes décident de ne plus aller lire ce qui se dit sur eux dans la presse, justement pour se préserver et souvent pour ne pas se faire influencer par l’avis des autres sur ce qu’ils représentent, est-ce que c’est ton cas  ?

R.E. – Non, je vais encore lire tout ce qui se dit sur moi. Je suis trop curieux, trop intéressé par l’avis des gens. J’ai toujours fonctionné comme ça, c’est un trait de caractère. J’ai toujours été avide de commentaires me concernant, je suis relativement égocentrique. Je suis un rappeur qui s’est mis tout seul dans un groupe, qui porte son propre nom sur scène  : voilà, il faut assumer derrière. Je vais aussi lire les commentaires, parce que malgré toutes les critiques qu’on peut y retrouver, c’est quand même 80% d’amour. Et sincèrement, ça fait aussi du bien. Toute forme d’appréciation est bonne à prendre, ça donne confiance et c’est nécessaire au processus créatif. Mais c’est vrai que c’est paradoxal, parce qu’en lisant ce qu’on pense sur toi, de fait tu peux t’enfermer dans un moule pour essayer de correspondre à la vision que les gens ont de toi et ce qu’ils aiment chez toi. Ça peut casser, comme ça peut construire.

Donc tu vas lire les commentaires qui te concernent en étant averti, en sachant consciemment que tu vas lire des critiques positives comme négatives  ?

R.E. – Oui, c’est exactement ça. Je sais dans quoi je m’aventure. En fait, à la rigueur, si on me tombe dessus et qu’on m’agresse, je vais encore mal le prendre. Mais là, je suis prévenu et de plus, les critiques ne sont pas très construites  : il s’agit souvent de mecs qui me détestent parce qu’ils me détestent et c’est comme ça. Ceux-là, on ne pourra pas les changer.

L’autre jour j’ai reçu un commentaire d’un mec qui disait que je faisais des vidéos infâmes, un type qui crache sur tout ce que je fais depuis des mois. Du coup j’ai utilisé ma communauté sur Instagram,…

Tu es ultra prolifique sur les réseaux sociaux, est-ce que c’est une manière de nourrir ton côté égocentrique ?

R.E. – Oui, bien sûr. Le but primaire reste la mise en avant du produit final : les réseaux sociaux, c’est clairement du marketing. Mais c’est du marketing agréable. Je m’amuse sur Instagram, je peux vraiment y aller de manière naturelle. Et puis ça a un énorme impact, on peut créer des concepts, même si c’est du troll. L’autre jour j’ai reçu un commentaire d’un mec qui disait que je faisais des vidéos infâmes, un type qui crache sur tout ce que je fais depuis des mois. Il s’avère que c’est un fanatique de la langue française qui fait des vidéos à ce sujet, donc j’ai invité tous les mecs qui me suivent à aller commenter ses vidéos avec des méga fautes de français pour le rendre un peu fou, sans le critiquer pour autant. Et puis évidemment, ça nourrit ma personne. 200.000 personnes qui me suivent, ça me fait plaisir, je vais pas dire le contraire. Nous sommes dans une société extrêmement tournée sur l’image, sur la personne et sur les chiffres, c’est le côté vicieux du truc mais il faut l’assumer.

Comme tu le dis, ton nom est devenu une marque aujourd’hui, ce qui implique certaines responsabilités, mais aussi le fait que des gens vont vouloir profiter de ta notoriété. Comment on se protège face à ça ?

R.E. – Au début, cette instrumentalisation m’exaspérait un peu. Ça me blessait presque qu’on veuille m’utiliser par intérêt, finalement. Avec le temps, j’ai accepté cette donnée  : tout le monde fonctionne par intérêt. On est dans un système capitaliste, on doit faire de la vente. C’est à l’artiste à faire attention, à choisir et à insister tous les jours pour défendre ses intérêts. Je dois poser mes conditions, c’est quelque chose dont je suis ultra-conscient, j’en parle tous les jours avec mon manager. Il n’y a rien qui passe, je suis intransigeant.

Tu as reçu des dizaines de prix, que ce soit aux Redbull Elektropedia, mais aussi aux D6bels Music Awards, etc. Qu’est-ce que ça signifie pour toi et qu’est-ce que tu fais de ces récompenses ?

R.E. – Elles sont toutes chez moi, je les amasse au même endroit. Franchement, recevoir un prix, ça fait plaisir le soir même et puis ça peut donner une certaine crédibilité, notamment en Flandre dans le cas des Redbull Elektropedia. Pour D6bels, c’est cool aussi. Ça montre qu’il était temps de parler du rap en général en Belgique, et ce globalement sur la RTBF. Il existe évidemment Tarmac, mais le rap devait dépasser les frontières d’un média spécialisé. C’est important d’être représenté par les grandes institutions, les labels et les médias, parce que sans eux il est difficile de sortir du lot. Aujourd’hui on ne peut plus trop se plaindre de ça avec le rap, même si certaines institutions sont encore à la masse, mais moi ce qui m’intéresse vraiment c’est de remplir des salles. C’est ça qui me donne l’impression d’avoir une carrière qui fonctionne.

Comment on se sent quand on sort de scène ? Est-ce que tu as besoin d’une soupape de décompression avant de rencontrer ton public ?

R.E. – Super bien, je plane après un concert. Mais ce n’est pas du tout le moment de venir me parler, parce que je suis dans un état très particulier avant et après un live. Je n’aime pas les mots «  rituels  », mais avant de donner un concert, il y a une mise en situation. A ce moment là, le stress et l’euphorie sont extrêmement présents, presque trop. Il se passe énormément de choses pendant un live, c’est une marathon, tu dois dépenser une grosse dose d’énergie et tu es porté par l’euphorie du coup j’ai vraiment besoin de pouvoir atterrir tranquillement après. C’est le pire moment pour venir me parler et je sais que c’est dommage, mais ça ne s’explique pas. Je m’isole dans ma bulle, je me cloisonne, et puis ça passe. On pousse tellement la performance qu’il faut un temps de pause pour redevenir «  normal  ».

Qu’est-ce que ça fait de réintégrer sa vie de tous les jours après des mois de tournée, de devoir aller faire ses courses après des semaines où tout a été pensé pour toi ?

R.E. – Je n’ai pas encore vraiment eu l’occasion de connaître ce sentiment en fait, parce que l’on arrête pas. J’ai eu un temps de pause pendant les fêtes, puis on est partis à Los Angeles, on a testé les studios Redbull là-bas et on a un peu bossé avec le producteur The Alchemist (qui a collaboré avec Action Bronson, Nas, Eminem ou Mobb Deep), on a aussi rencontré Knxwledge (qui a travaillé avec Anderson .Paak), puis au ski pour 5-6 concerts. Je ne vais pas me plaindre, c’est extrêmement excitant. C’est assez paradoxal finalement, parce que quand tu es chez toi, tu as grave envie de commencer une tournée, et quand t’es sur les routes, tu rêves du moment où tu pourras te poser tranquillement dans ton canapé. Et après, quand tu te retrouves chez toi, tu te sens seul. C’est très bizarre comme sensation. D’autant que ma copine habite à Paris et que mon milieu professionnel y est majoritairement situé aussi, je fais beaucoup d’allers-retours.

Et ça ne te viendrais pas à l’idée d’aller t’installer à Paris  ?

R.E. – Je suis en train de regarder des apparts, mais je n’ai pas envie d’y vivre définitivement. Je pense que je vais prendre un appartement avec ma copine et aller y passer une partie du mois. Je ne veux pas devenir Parisien, je suis trop attaché à Bruxelles.

Qu’est-ce qui t’excite aujourd’hui  ?

R.E. – Les grosses dates de concert qui arrivent, comme le Bataclan, l’Olympia aussi et tous les gros festivals. On a aussi un méga Tour Bus cette année. Ça va être lourd.

Roméo Elvis x Le Motel
« Morale 2luxe »
24 Tracks
Universal Music Belgium

 

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