Juicy, Ovary Power

Hybride entre le R&B et le hip-hop, le son du duo belge de Juicy est électrisant, comme le prouvent déjà les titres Count Our Fingers Twice et Die Baby Die. On les a rencontrées à l'occasion d'un shooting photo avec Guillaume Kayacan pour détailler un parcours qui s'annonce déjà brillant. 

juicy_c_guillaume_kayacan

Juicy, c’est une promesse alléchante, l’union de deux personnalités très différentes. Un duo formé par Julie et Sasha qui apparaît comme un mirage sonore au cœur de l’actualité musicale dominée par le hip-hop  : un R&B à deux voix porté par des harmonies, des textes fracassants et une bonne dose d’autodérision. Prenez Bruxelles comme paysage, une formation musicale axée sur le jazz et quelques passages dans des groupes comme Oyster Node et Oton, et vous obtenez les racines de ce combo addictif. «  On s’est rencontrées il y a sept ans, à Bruxelles. On était toutes les deux dans la même classe, celle de David Linx, en jazz. On a eu plusieurs projets ensemble, que ce soit soul ou gospel. Et puis on a décidé de créer Juicy, un peu par hasard finalement, il y a deux ans et demi. Un pote à nous qui faisait partie d’un collectif qui s’appelle Les Amis d’ma mère nous a demandé de jouer des titres pour leur exposition.  »

Elles chantent en anglais et rendent un hommage/pied-de-nez à l’âge d’or du R&B, en y insufflant une touche désinvolte. Après Count Our Fingers Twice et son clip délicieusement castrateur, voilà que débarque Die Baby Die, les deux premiers extraits de leur EP «  Cast A Spell  » qui sortira le 23 mars prochain. Complices par essence, lorsqu’on les rencontre pour aborder leur « jeune » parcours à l’occasion d’un shooting photo, leurs singularités s’affirment. Une paire atypique qui profite d’une énergie contagieuse. Une rencontre au cœur de Bruxelles, à deux pas du Botanique, captée par le photographe Guillaume Kayacan.

Vous avez fait vos toutes premières covers pour une expo dont le thème était l’inconfort. Ce n’est pas le sujet le plus évident à représenter…

Juicy – On trouvait ça marrant, du coup on s’est dit qu’on allait reprendre des textes un peu trash, sexistes et misogynes pour que cela sonne drôle dans notre bouche. On voulait que ça fasse un peu bricolage, on avait peu de matos et donc on a fait ça et ça a plu. De fait, on a continué. On voulait montrer justement toute l’ambiguïté de certains titres, qu’on écoute avec plaisir mais qui ont des textes qu’on ne cautionne pas du tout. On voulait faire des versions un peu mielleuse de ces morceaux, l’idée n’était pas de garder l’énergie hip-hop et R&B de ces titres, mais d’en proposer des versions marrantes, de les transformer en ballades. Comme ça a bien fonctionné, on nous a redemander de jouer à d’autres reprises. Et en fonction du temps qu’on avait, on a rajouté des reprises à notre répertoire. C’est un peu comme ça que tout s’est construit. A la base, on ne cherchait pas du tout de concerts.

Votre toute première scène, en tant que Juicy, c’était quand du coup ?

Juicy – C’était dans un endroit qui s’appelle La Pyramide. Un énorme lieu qui étaient les anciens studios d’une télé flamande, je crois. On avait pas encore de déguisement à l’époque, on n’avait pas encore vraiment de personnages. J’ai revu des images, il n’y a pas longtemps et c’était assez drôle à regarder. On était super sages, après le concept a évolué. Le but, dans ce projet, c’était aussi de tout jouer. Nous sommes chanteuses à la base, on joue toutes les deux des instruments, mais nous ne sommes pas du tout pro. De fait il a fallu qu’on s’habitue à manier les deux. Ce qui est trop marrant, c’est qu’au début on était ultra-concentrées, tendues. C’était assez difficile de gérer les deux.

Juciy © Guillaume Kayacan

Qu’est-ce qui vous a donné envie de laisser tomber les covers et d’écrire vos propres titres ?

Juicy – On ne s’est pas vraiment donné de deadline, mais on savait qu’on avait envie d’écrire des morceaux ensemble. On avait juste envie d’essayer. Du coup l’an dernier, on est parties dans la Drôme pendant dix jours pour tenter le truc et créer quelques morceaux. Ça a été très facile, on avait plein de bribes de titres, c’était très fluide comme processus. On a continué à bosser dessus, en demandant à plusieurs producteurs de penser à certains arrangements. Tout était déjà écrit, mais on avait besoin de leur expertise musicale pour avancer. On ne s’y connaissait pas du tout en programmes et en production au début. A terme, on a eu quelques morceaux et évidemment l’envie de les montrer, de les faire écouter.

Votre tout premier morceau, Count Our Fingers Twice, est un titre illustré par un clip assez dingue en animé. C’était voulu, cette envie de ne pas vous mettre en avant dans la première vidéo  ?

Juicy – On voulait que ce morceau là sorte en premier, c’était le lien avec nos covers hip-hop. On voulait que ce clip soit de l’animé, mais ce n’était pas spécialement pensé pour qu’on ne nous voie pas. On avait une idée assez précise de la vidéo et on en a parlé avec un pote illustrateur, Jan Schmicker. Il est parti dans son truc et a bossé dessus pendant un an. On est trop contentes d’avoir un clip en anim.

Dans cette vidéo, il y a cette phrase très forte, c’est presque un slogan  : Ovary Power. Et puis il y a évidemment les concepts d’émasculation et du pouvoir de la femme qui sont mis en avant, c’est du second degré?

Juicy – Oui, c’est de l’autodérision. Cette phrase, Ovary Power, c’est Jan qui nous l’a proposé et on a tout de suite adhéré. De fait on l’a rajouté dans le clip. A l’origine on ne s’était pas dit qu’on voulait absolument un clip où on coupe des bi*es, mais on avait l’idée de courser un mec dans la jungle. Puis il est parti dans son délire graphique. La ligne rouge de l’EP, c’est de parler des femmes avec une bonne dose d’humour. Mais on ne va pas faire cinq albums là-dessus.

Vous avez une formation jazz, vous avez chacune participé à d’autres projets, comme Oton et Oyster Node. Qu’est-ce que cela vous a apporté dans un projet comme Juicy  ?

Juicy – On avait moins ce côté humoristiques, les textes étaient beaucoup plus premier degré. C’était une manière de défendre différemment la musique qu’on fait. Le fait qu’on joue tout rajoute un côté «  personnage  ». Dans nos autres projets, nous sommes nous, là on a envie de souligner le fait qu’on n’est pas vraiment les Julie et Sasha de d’habitude. On est Juicy, quoi. (rire) On a dû faire un live pour Stu Bru et on devait juste chanter sur la bande son et c’était assez déstabilisant pour nous, on a l’impression que c’est un peu vide. De fait, si on devait juste chanter, ce ne serait peut-être pas les mélodies qu’on utiliserait.

Juicy © Guillaume Kayacan

On sent clairement une émulation autour de votre projet, comment on se protège face à cette espèce de montée en puissance  ?

Juicy – Ça nous fait un peu bizarre, parce qu’on a toutes les deux eu plein de projets différents qui n’ont jamais abouti, ou sur lesquels les médias ne se retournent pas. Pourtant, ils ont de la richesse musicale, des spécificités. Mais là clairement, il y a une émulation autour du hip-hop et des musiques urbaines comme le R&B et donc ça nous permet d’avoir de la visibilité. Ce qui est dommage, par contre, c’est que les projecteurs ne sont braqués que sur ce registre là. Du coup, ça ferme complètement les portes à d’autres projets, à d’autres registres, qui valent aussi le détour.

Il y a aussi tout le jeu autour des réseaux sociaux, aujourd’hui pour un artiste il est nécessaire, voire obligatoire, de communiquer par ces biais-là…

Juicy – Évidemment, on se pose plein de questions à ce sujet. Est-ce que ce sont les réseaux sociaux qui amènent une visibilité, ou est-ce que c’est la musique qui amène à une visibilité sur les réseaux  ? Au début de ce projet par exemple, on n’utilisait pas Instagram. Je trouvais même ça ridicule. Mais il faut accepter le fait que si tu veux exister musicalement en 2018, il faut passer par les réseaux sociaux. Il faut se vendre, mais ce n’est pas ça la base. Tu es obligé d’avoir 15 casquettes pour montrer que t’es marrant, que t’as des jolis vêtements, etc. C’est débile, mais c’est le jeu. Ça laisse beaucoup moins de temps pour écrire, mais ce qui nous excite vraiment, c’est de jouer nos titres sur scène.

Juicy © Guillaume Kayacan

Votre premier EP «  Cast A Spell  » sort en mars, comment appréhendez-vous cette sortie  ?

Juicy – On n’a pas trop peur, on est assez excitées de présenter nos titres en live. Pour convaincre les gens, il faudra aussi qu’ils viennent nous voir sur scène. On propose des titres dans un registre assez particulier, ce n’est pas de la pop, mais c’est assez énergisant. On espère que ce show va plaire, que ce sera ça notre moteur. C’est la musique en priorité, on a envie de pouvoir écrire pour l’album après aussi. On a besoin de sortir de notre quotidien pour écrire de nouveaux titres, il vaut mieux ne pas avoir trop de rendez-vous dans la journée pour que l’on arrive à être productives.

L’accueil de «  Count Our Fingers Twice  » a été super positif. Vous avez été lire ce qui se disait sur vous ?

Juicy – Oui, évidemment. On était super stressées à la veille de la sortie, on avait peur des retours qu’on allait avoir. Mais finalement, les commentaires négatifs qu’on a reçu sont ceux qui sont les plus drôles. On se rend bien compte que ce clip et ce titre tombent au bon moment, niveau timing, avec tout le mouvement féministe et le hashtag #MeToo, mais ce n’était pas du tout calculé. On avait pensé au concept de cet EP bien avant l’affaire Weinstein, mais on avait peur qu’on nous tombe dessus en disant qu’on surfait sur la vague, alors que ce n’était pas du tout le cas. On ne voulait pas que ce soit vu comme un coup de com’.

Concert : 6 mai aux Nuits Botanique. Chapiteau. 

Sur le même sujet
Plus d'actualité