Xavier Giannoli: « le doute est au cœur de mon film »

Le cinéaste revient aux sources de son cinéma avec L’Apparition, thriller mystique et social sur une enquête canonique. 

lapparition

Très attaché à la Belgique, Xavier Giannoli (Les Corps impatients, A l’origine, Marguerite) est venu présenter à Bruxelles son dernier film, L’Apparition, thriller mystique dans lequel Jacques, un reporter de guerre (Vincent Lindon, taiseux et habité) mène une enquête canonique sur un fait supposé surnaturel – en l’occurrence une apparition de la Vierge dans un petit village du sud-est  de la France, où Anna, une jeune fille de quinze ans (touchante Galatéa Bellugi) mobilise des milliers de pèlerins sous la coupe d’un curé local (intriguant Patrick d’Assumçao) qui ne laisse pas le Vatican indifférent. Découpé en cinq chapitres qui donnent au film un aspect sériel (Rome, Le messager, Anna, L’icône de Kazan, Révélation), le film suit le parcours moral du personnage de Jacques, traversant tous les degrés du doute, du scepticisme à l’acceptation d’un certain mystère qui va le mener jusqu’en Syrie. La réussite du film tient avant tout au point de vue du cinéaste, dont l’enquête devient aussi une tentative de combler, à travers le cinéma et l’élaboration de ses images-icônes, l’absence de sacré de nos sociétés. On vous livre l’essentiel d’une conversation fleuve et passionnante sur l’essence du cinéma de Xavier Giannoli – qui nous a fait part, en préambule, de son rapport de proximité artistique avec la Belgique : « Je viens en Belgique depuis que j’ai vingt-cinq ans. Avec le directeur photo Christophe Beaucarne, on a fait tous nos premiers courts-métrages ensemble. Il y a ici pour moi une vraie émulation artistique et poétique. Dans Marguerite je parle du dadaïsme et du surréalisme, j’ai tourné Une Aventure en Belgique. J’ai aussi vécu un rapport obsessionnel avec Baudelaire qui est venu se réfugier ici comme beaucoup d’autres poètes : pour un Français, Bruxelles est un refuge, un lieu d’émulation et de secret. Et puis les cinéastes belges sont glorieux, que ce soit Jaco Van Dormael, Bouli Lanners ou les Dardenne. »

Dans le contexte d’une France très laïque, le film a-t-il été plus difficile à monter ?

Non, d’abord parce qu’il a un budget raisonnable, et parce que mon point de vue est celui du sceptique et du doute. Mais le doute vu non comme une limite mais comme un commencement. Mon point de vue est sans complaisance sur la possibilité d’un fait surnaturel et en même temps respectueux. Le personnage de Lindon enquête sur la possibilité d’une imposture. Mais à aucun moment le film ne fait de prosélytisme, ça n’est pas le film d’un idolâtre ni d’un moqueur. C’est le film d’un homme de mon âge qui avait besoin de savoir où il en était sur la présence ou l’absence de dieu. Et sur une dimension spirituelle nécessaire à nos vies et en même temps on est cerné par le doute. C’est l’enquête d’un sceptique sur un mystère, qui va l’emmener à découvrir un encore plus grand mystère.

Le personnage de Lindon, c’est la figure de l’homme moderne face à Dieu ?

Oui, c’est pourquoi j’en ai fait un journaliste de guerre, car ça va paraître encore plus difficile pour lui de croire à ce que raconte cette jeune femme. Ce qui m’intéressait c’est qu’un homme qui a été confronté aux images de la folie humaine se retrouve face à quelqu’un qui lui parle d’amour, de don de soi, de générosité, d’humilité et de main tendue. De tout ce que je trouve beau dans les valeurs chrétiennes. Mais il lui manque l’image pour y croire.

Trouvez-vous que nous vivons dans une époque qui manque de sacré ?

C’est très compliqué de vous répondre car je ne suis pas Régis Debray. Je ne suis ni un théologien ni un intellectuel, je suis un artiste qui essaye de restituer des sensations plus que des idées. Un des enjeux de mon film c’est la découverte du sacré humain, c’est à dire la dimension sacrée de la vie. L’arrivée des migrants nous place dans une crise de civilisation. On a l’impression qu’ils viennent nous demander quelles sont nos valeurs. Reste-t-il en nous une trace de ces valeurs d’accueil et d’hospitalité ? Le film interroge le grand chaos moral de notre époque. J’ai tourné à la frontière syrienne à Zaatari dans le plus grand camp de réfugiés du Moyen Orient (80 000 personnes NDLR) et c’est une des expériences les plus saisissantes de ma vie. Si le christianisme a laissé une trace ça doit être celle-là, celle de pouvoir aller à la rencontre des autres.

Vous avez déjà ressenti la foi ?

J’ai reçu une éducation chrétienne, je suis allé au catéchisme, ça a laissé une trace. D’ailleurs les personnages que je filme sont souvent, même si ce sont des escrocs comme dans A l’origine, des personnages qui ont un goût de la pureté et qui sont confrontés à la corruption du monde. Je peux dire que je suis un chrétien tumultueux : je ne suis pas pratiquant mais il reste des questions avec lesquelles je me débats. Si Dieu existe, pourquoi ne fait-il rien ? Pourquoi, lorsque j’ai vécu certains traumas humains, m’a-t-il semblé naturel d’aller m’asseoir dans une église ? Qu’allais-je y rechercher ? Un sentiment d’enfance, de sécurité, une réponse à la mort sans doute.

Le cinéma vient-il combler cette absence de sacré ?

Chez les cinéastes que j’admire il y a toujours un point sublime, ce moment où le film s’élève et nous élève vers un sentiment sacré de la réalité qui a à voir avec la révélation. Tout d’un coup une beauté révélée apparaît – d’où le titre de mon film. Je pense à Apocalypse Now, à De Niro marchant seul sur les trottoirs de Taxi Driver, à cette image de solitude et de manque d’amour, au visage de Rosetta qui s’accroche à son sac de farine. Dans le Van Gogh de Pialat, il y a des gestes prosaïques transcendés, une manière de filmer des draps vides. Le réel prend alors une dimension sublime. Ça n’est pas un hasard si des actrices comme Emilie Dequenne, Emmanuelle Devos ou Galatéa Bellugi ont la grâce. C’est le mot qui me vient à l’esprit. Leurs visages sont un trait d’union entre le cinéma et le sacré. Il peut vraiment y avoir un sentiment de la grâce au cinéma. En ce sens qu’il donne à voir plus que ce qu’il montre et touche à l’invisible. Je crois que le cinéma comble un manque d’amour.

L’avez-vous trouvé ce point sublime dans votre film ?

Je ne sais pas si je l’ai trouvé mais j’ai ressenti deux chocs pendant le tournage, comme metteur en scène et comme homme. Pendant la scène de l’interrogatoire, que la jeune fille dise ou non la vérité, j’y crois. Et à partir du moment où j’y crois, la fiction devient possible. Egalement la scène tournée à la frontière syrienne, après dix semaines de tournage, quand le personnage de Lindon vient s’agenouiller dans le désert. Ça incarne vraiment mon point de vue, à la fois insoumis et respectueux par rapport à ce grand mystère.

Que peut-on vous souhaiter en tant que cinéaste ?

Continuer à explorer les paysages humains les plus étranges et les plus beaux et continuer à douter. Le doute est au cœur de mon film, ce qui est l’inverse de la bigoterie. Le contraire de la vérité d’ailleurs, ça n’est pas le mensonge, c’est la certitude. Il y a une grande dignité dans le doute. « Je ne sais pas » répond à un moment le personnage de Lindon. Je me sens aussi profondément tiraillé par le doute et je pense que beaucoup de gens ressentent cela. Un évêque m’a dit ceci : au moment de mourir, j’espère que je ne me serai pas trompé. J’aimerais que tous les prêtres parlent comme ça. La foi sectaire ne m’intéresse pas. Tous les gens dignes et beaux mettent le doute au cœur de leur aventure. Et puis je reste attaché à raconter des histoires.

L’Apparition. Réalisé par Xavier Giannoli. Avec Vincent Lindon, Galatéa Bellugi, Patrick d’Assumçao – 137′

 

 

 

 

 

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