Tourmente sur Woody Allen

Que penser de Wonder Wheel, qui sort alors que le cinéaste est toujours accusé d'abus sexuel ?

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« Il est comment le dernier Woody Allen ? » Il sera sans doute plus difficile de répondre cette année à la question rituelle qui advient lorsque le cinéaste new-yorkais présente son film annuel. Portrait de femme glorieux porté par Kate Winslet, Wonder Wheel cristallise en effet la somme des questions que l’on se pose depuis qu’a éclaté l’affaire Weinstein en octobre dernier, véritable séisme dans l’industrie hollywoodienne déclenché par Ronan Farrow, journaliste au New Yorker, qui n’est autre que le fils de l’actrice Mia Farrow et de Woody Allen. Or Ronan Farrow soutient également les accusations d’agression sexuelle portées par sa demi-sœur Dylan Farrow à l’encontre de leur père (adoptif dans le cas de Dylan) lorsqu’elle était enfant, accusations que la jeune femme de 32 ans a exprimé avec colère dans les journaux américains (dans une lettre ouverte au New York Times en 2014 et de nouveau en décembre dernier dans le L.A Times), et que le cinéaste de 82 ans continue de réfuter formellement – ayant pourtant perdu à l’époque la garde et le droit de visite de l’enfant. Tandis que de nombreux artistes se désolidarisent de l’auteur de Manhattan (Marion Cotillard, star de Midnight in Paris, a déclaré « probablement ne plus tourner avec lui » tout en ne jugeant pas « sa vie privée »), Woody Allen continue de collaborer avec les studios Amazon. Après une série télé (Crisis in six scenes), son 51ème film, A Rainy day in New York est déjà en boîte, construit sur le canevas habituel des rapports amoureux contrariés.

Portrait de femme

Wonder Wheel rassemble également tous les motifs (narratifs et esthétiques) d’un film de Woody Allen. Tout d’abord par sa localisation urbaine et new-yorkaise, ici la plage et le parc d’attraction de Coney Island, décor très théâtral qui ouvrait déjà l’un des chefs d’œuvre d’Allen, Manhattan avec Diane Keaton (déjà égérie d’Annie Hall). Située ici dans les années cinquante, l’histoire est racontée du point de vue de Mickey (séduisant Justin Timberlake), maître nageur estival et étudiant en dramaturgie rêvant laconiquement d’écrire un chef d’œuvre, et entamant pour se distraire une liaison secrète avec Ginny (Kate Winslet), une ancienne actrice mal mariée et reconvertie en serveuse. L’intrigue se complique lorsque Mickey s’éprend de la belle-fille de Ginny (Juno Temple), jeune starlette par ailleurs poursuivie par un ex-mari mafieux. Entre désirs d’ailleurs et illusions perdues, le personnage de Kate Winslet se révèle un fascinant portrait de femme s’émancipant de la médiocrité de sa vie – et dont la beauté vacillante rappelle furieusement la Blanche Dubois d’Un tramway nommé désir de Tennessee Williams (adapté par Elia Kazan en 1951). Rarement l’écriture d’Allen aura retrouvé un tel rythme dramaturgique. Magnifiée par la lumière sophistiquée du chef opérateur Vitorio Storaro, Ginny trouve une place de choix dans la galerie des meilleurs portraits de femmes alleniens, quelque part entre Alice et Blue Jasmine.

L’art et la morale

Mais difficile d’ignorer les accusations répétées à l’égard d’Allen, qui viennent réveiller le débat ancien des relations entre l’art et la morale. Débat qui a éclaboussé récemment d’autres cinéastes et provoqué un certain malaise, de Roman Polanski (dont la rétrospective à la Cinémathèque française a été chahutée) à Quentin Tarantino (qui a exprimé publiquement son « aveuglement » face aux agissements de prédation d’Harvey Weinstein). La figure du séducteur au cinéma traverse elle aussi une remise en question inédite à l’heure d’un bouleversement majeur à Hollywood, tandis que certaines scènes de l’histoire du cinéma (comme la scène de sexe du Dernier Tango à Paris de Bernardo Bertolucci) sont désormais regardées au prisme d’un regard féminin qui tente de réinventer la représentation du désir au cinéma, déchargé d’une certaine prédation masculine. Mais jusqu’où aller dans le jugement de la vie privée et des obsessions d’un cinéaste ? Une récente enquête du Washington Post ayant eu accès aux archives personnelles de Woody Allen entreposées à Princeton a tenté d’y voir une « obsession de la jeune fille » et un humour « misogyne », tandis que la situation maritale d’Allen peut poser question (il a épousé Soon-Yi Previn, la fille adoptive de sa compagne d’alors, Mia Farrow).

Pour autant, faut-il renier les œuvres de Woody Allen qui ont construit notre imaginaire collectif autour de New York et des névroses amoureuses qui sont les nôtres ? Souvent considérée comme une héritière féminine d’Allen, la cinéaste Greta Gerwig (nominée aux Oscar pour Lady Bird) a exprimé au New York Times toute sa confusion à ce sujet : « J’ai grandi avec les films de Woody Allen, ils m’ont construite en tant qu’artiste et je ne peux plus rien faire contre ça. Mais je peux prendre des décisions différentes à partir de maintenant, je ne tournerai plus avec lui. Les deux articles (de Dylan Farrow ndlr) m’ont fait comprendre que j’avais fait du mal à une femme, et ça m’a brisé le cœur ».Inversement, Kate Winslet n’a pas souhaité s’excuser d’avoir travaillé avec Allen. Cate Blanchet (Oscar de la meilleure actrice pour Blue Jasmine) et Scarlett Johansson (star de Match Point), ne se sont pas exprimées publiquement depuis sur ce qu’elles estimaient être des « hypothèses », tandis que les actrices Ellen Page, Susan Sarandon ou Jessica Chastain ont appelé sur Twitter à ne plus travailler avec le cinéaste. De son côté l’actrice britannique Rebecca Hall (révélée au grand public dans Vicky Christy Barcelona et bientôt à l’affiche de A Rainy Day in New York) a décidé de reverser son salaire à l’association @Timesup, créée le 1er janvier 2018 par plus de trois cents femmes issues de l’industrie du cinéma, déclarant sur son compte Instagram « regretter » d’avoir tourné avec le cinéaste. Alors il est comment le dernier Woody Allen ?

Comédie

Wonder Wheel

Réalisée par Woody Allen. Avec Kate Winslet, Justin Timberlake – 101’

 

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