Sébastien Ministru: « Mon père est fier d’être dans un livre”

Né dans un coron italien d’un père analphabète, “Séba” n’aurait jamais dû devenir journaliste, auteur de théâtre et romancier. Un roman, enfin. Pour réconcilier le passé et le présent, le silence et les mots.

Apprendre à lire - Sébastien Ministru

Il y a bien longtemps, j’ai demandé à un confrère de nous présenter. Sébastien Ministru travaillait alors dans les pages télé du Moustique et je voulais lui dire qu’il écrivait bien. Au moment où sort Apprendre à lire, je n’ai pas changé d’avis. Mais les lecteurs du magazine que, d’une façon ou d’une autre, nous faisons ensemble depuis 30 ans, ne retrouveront pas les phrases à rebond de ses articles, pas plus l’humour de son théâtre ou de ses interventions sur Pure et La Première. 

Sérieux, dense, tenu de bout en bout, ce roman qui ne sera pas le dernier ne ressemble déjà plus à un premier livre. Il n’essaye pas de rattraper le temps perdu à amonceler des désirs d’écriture. Il veut juste raconter une histoire simple, quelques personnages en quelques lieux. Le fils est imperméable aux émotions humaines, à la fois lié et étranger à son père renfermé. Le père est silencieux, mais, sur le tard, veut apprendre à lire. Il veut essayer d’entrer dans le monde des mots, peut-être pour timidement y rejoindre son fils. Un prostitué, sorte de tradition familiale, fera office d’instituteur…

Comme à peu près tous les romans, Apprendre à lire est construit de situations autobiographiques et d’imagination. Par exemple, Sébastien ne connaît pas grand-chose aux escort boys, même ceux au grand cœur. Son “je” est un personnage antipathique, qui refuse de se poser en victime, mais aussi de se laisser attendrir. Il observe la vie sans y participer. Dans une étourdissante soirée fellinienne, on le voit résister à tout, plaisir, sexe, drogue, alcool. On finit aussi par l’aimer parce que, s’il déteste le monde, il a aussi le chic pour nous prouver qu’il n’a pas tout à fait tort. Ce narrateur porte les vêtements de Sébastien, mais ce n’est pas lui. Il faut le chercher plutôt dans les traces subtilement disséminées de son passé, personnel et partagé, un hier déjà complètement révolu. Vu de loin c’est-à-dire d’aujourd’hui, Apprendre à lire est aussi le roman de l’immigration italienne ou plus généralement le roman de la classe ouvrière et de ce qu’elle a laissé en nous.

Quelle fut ta première motivation: écrire un livre ou raconter cette histoire ?

SÉBASTIEN MINISTRU – Je voulais entrer dans l’intime et malaxer cette matière que tout le monde porte en soi, celle de son roman familial. Mais la première idée était de me confronter à un texte long. J’avais déjà essayé d’écrire un roman, mais j’étais trop dans le respect de ce que la littérature évoque pour moi: un périmètre sacré auquel tout le monde ne peut avoir accès. Et puis, à force de suivre l’actualité des livres, je me suis dit qu’il n’y avait pas que de bonnes raisons d’être complexé. Je pouvais moi aussi tenter ma chance. 

Ta pièce Ciao Ciao Bambino évoquait déjà ce passé, mais le roman lui n’a rien de drôle.

Je voulais un autre langage, un autre ton. Mais ce n’est qu’au moment où le manuscrit a commencé à vivre dans un cercle restreint que j’ai compris ce qu’il avait d’intime et de social. Mais l’écriture fut un moment un peu brumeux, protégé en tout cas. J’ai commencé, sans plan, au premier jour de mes vacances de juillet. J’ai écrit la première phrase du livre et puis j’ai continué de manière disciplinée, mais sans non plus d’immenses efforts. Je n’avais plus peur. Maintenant, je dois assumer un patchwork de morceaux de ma vie dans une histoire qui ne m’est pas arrivée. 

On y retrouve quand même les évocations de tes parents et de ton enfance.

Le vrai projet était de donner la parole à des hommes et à des femmes à qui on l’avait confisquée. Mon père est toujours illettré. Je l’ai vu tourner autour des livres que j’amenais à la maison comme autour d’objets magiques. Adolescent, tu ne réfléchis pas à ça, mais tu sens que ton papa n’est pas ingénieur ou médecin comme celui des autres. Eux, leur père signaient leur bulletin, moi c’était ma mère. Tu emmagasines alors une honte insupportable parce qu’elle te donne le sentiment de trahir tes origines. Mes parents étaient fiers de mes résultats, mais j’ai dû me frotter à un jeu social où je n’avais pas les bons pions. Je l’ai fait aussi pour leur montrer que leurs sacrifices n’étaient pas inutiles. En Sardaigne, mon père a connu, lui, cette violence incroyable d’être un enfant qu’on sortait de l’école pour aller garder les moutons. Il n’a pas eu de chance. On ne lui a pas donné les outils pour communiquer. En plus, ma mère qui aurait pu l’aider est morte quand j’avais 16 ans et il s’est retrouvé avec quatre enfants (un autre fils de 14 ans, deux filles de 12 et 9 ans). Ce fut une déflagration. On a été élevés par nos grands-parents, mais c’était comme si la famille n’existait plus. Même entre frères et sœurs, on a dû tout recoudre. 

À son crédit, on doit lui reconnaître d’avoir accepté ton homosexualité.

Je ne voulais rien raconter à mon père, mais j’ai toujours tout montré. Il savait mais ne voulait rien dire. Il m’aimait suffisamment pour n’être jamais agressif. Mais, hors de ma famille, ma honte sociale s’est doublée de la honte de l’insulte. Déjà à 5-6 ans, je me faisais insulter. Un enfant ne mérite pas ça. J’avais peur en plus que ces insultes liées à mon homosexualité ne rebondissent sur les membres de ma famille. Pendant longtemps, l’extérieur a été une menace pour moi. 

Avec le temps, tu as compris comment tu as pu devenir une exception ? 

Des enfants qui grandissent sous cette pression, il leur faut être plus vite intelligents que les autres. J’ai sans cesse construit des stratégies pour éviter la confrontation avec l’autre qui était l’ennemi. Je devais donc réfléchir, inventer.  Je ne voulais pas me montrer au point qu’on croyait que mes parents n’avaient que trois enfants. Je ne vois encore fixer une porte à l’école primaire et me dire “je dois ouvrir cette porte et fuir”. Mon refuge a été les livres et la musique. Ils m’ont sauvé parce que je comprenais très bien que dans ces livres, dans certaines images, j’existais. 

Ton grand-père et ton père ont été mineurs. Vous étiez une famille typique d’émigrés italiens à une époque où ce n’était pas toujours simple. 

La génération après la mienne a été différente. L’intégration était faite. Mais dans notre cité, personne ne faisait d’études. On était programmé pour, à 16 ans, 18 au mieux, entrer au laminoir ou à l’usine et souvent y rejoindre son père. Dans notre coron, il n’y avait que des Italiens, unis et organisés. Avec le recul, je me souviens qu’il y régnait une joie de vivre et une bienveillance étonnantes. C’était dur mais paisible, comme dans un village et, à cette époque, comme dans un village, on écoutait ce que disait le médecin, le curé ou l’instituteur. J’ai eu la chance que le mien, M. Houriez, donne à ma mère une feuille sur laquelle il avait inscrit “moderne, anglais deuxième langue” pour qu’elle m’inscrive à l’Athénée royal de Mons. Là, on n’était que deux Italiens. Les autres étaient les fils de notables d’une ville bourgeoise. En 1973, les différences de classes sociales se marquaient encore très fortement. On m’a parfois fait sentir que je n’avais pas tout à fait le droit d’être là. 

Quel rapport entretiens-tu avec ce passé ? 

Figure-toi que ce milieu que j’ai fui, je le reconnais comme le mien. J’ai développé une sorte de fierté de venir de là, de cette famille. Je vois qu’ils pensent “on avait raison : il était différent”. Mon petit parcours leur fait un bien fou, comme si c’était le leur. Mon père, ça fait longtemps que je lui ai, disons, pardonné. Il apprenait des choses à mon frère, rien à moi, comme si je n’existais pas pour lui. J’en ai souffert, mais il se disait sans doute que je n’étais pas fait pour cette vie-là. Il n’avait pas les moyens de le comprendre et de l’exprimer. Son milieu était dirigé par des traditions moyenâgeuses. Par exemple, les filles devaient sortir accompagnées. Lui ne m’a jamais rien interdit. Maintenant il est au seuil de sa vie. Je lui ai raconté le roman. Il était un peu fier d’être dans un livre.

APPRENDRE À LIRE. Sébastien Ministru. Grasset, 157p.

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