Noces réconcilie le cinéma d’auteur avec le grand public

Retour sur notre interview du réalisateur de Noces, Stephan Streker, huit fois nominé aux Magritte du cinéma belge. Voici ce que nous publions au moment de la sortie du film en mars 2017.

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Dans une ancienne vie, Stephan Streker était critique de cinéma. « Un dreamjob » qui a tout appris à ce cinéaste-journaliste, bruxellois enthousiaste qui fit ses classes en interviewant ses réalisateurs fétiches, de Sergio Leone à Michael Mann ou Francis Coppola (s’illustrant notamment dans votre journal Moustique). Le public de télévision connaît son expressivité affirmée et son regard bleu lagon grâce à son « autre dreamjob », celui de commentateur football sur les antennes de la RTBF. Resté grand cinéphile malgré sa double casquette, ce jeune homme de 52 ans toujours habillé de noir (à part les chaussures flashy) voit un film par jour et révise souvent ses classiques – il vient d’enchaîner Rumble Fish, Wardogs et le dernier Tom Ford, Nocturnal Animal, qui l’a « submergé de beauté ». On l’a rencontré avec son producteur Michaël Goldberg dans un hôtel bruxellois, s’émerveillant à deux devant l’affiche en longueur exposée à l’entrée (« on découvre ce format, c’est magnifique, on adore le logo entrelacé de Noces, créé par le designer de Stromae »), avant de partir pour l’avant-première parisienne d’un film qui couronne plus de vingt ans de collaboration. Rencontrés après un court-métrage (Shadow Boxing – la boxe étant l’autre passion sportive de Stephan), Streker et Goldberg ont depuis tourné ensemble trois long-métrages : l’étonnant Michael Blanco (avec Goldberg dans le rôle d’un acteur qui veut réussir à Los Angeles), le plus sombre La Nuit nous appartient (teinté de surréalisme) et enfin Noces retraçant le destin bouleversant d’une jeune femme qui résiste à un mariage forcé dans une famille pakistanaise. Stephan réalise et Michael produit (avec sa société Daylight films) dans une fusion assez rare. « François Truffaut disait qu’il faut trois films pour faire un cinéaste ; je crois que Stephan en est là » affirme Michaël Goldberg. Et Streker de rebondir : « Si j’en suis là c’est grâce à Michaël. C’est mon partenaire artistique numéro un, il est tout ce qu’un producteur doit être ». Et si ces deux-là avaient enfin trouvé la voie vers le cœur d’un public belge qui boude parfois son cinéma ? Noces en prend tout droit le chemin.

Le film déclenche un enthousiasme inouï auprès du public. Comment vivez-vous cela ?

Stephan Streker : Nous revenons de 23 festivals dans le monde, aussi différents que Toronto, Marrakech ou Rotterdam. Les gens sont touchés partout, du Maroc – pays musulman – au Canada. J’ai l’impression d’avoir un souffle dans le dos, je n’ai jamais vécu ça.

Mickael Goldberg : La famille de Noces est devenue une vraie famille, c’est ce qui me touche le plus, cette solidarité entre nous.

La réussite du film tient justement à l’alchimie de cette famille de cinéma. Comment avez-vous composé le casting ?

SS : C’est le miracle du film et je le dois à Michaël. Cette alchimie dont vous parlez a vraiment présidé à la réussite du film.

MG : Nous devions recréer une famille « orientale » avant tout. Sébastien Houbani qui joue le frère était notre socle. La famille s’est composée atour de lui, acteur français de père tunisien. Pour les parents j’ai fait appel à l’acteur iranien Babak Karimi, habitué des films d’Asghar Farhadi (Babak tient le rôle du juge dans Une Séparation qui a eu l’Ours d’or) et Neena Kulkarni qui est une grande actrice de Bollywood. Pour Zahira, Stephan s’est décidé une semaine avant le tournage.

SS : Je voulais une jeune femme avec un port de tête à la Liz Taylor. Croyez-moi ça n’est pas évident à trouver car beaucoup d’actrices ont la tête qui penche ! Et puis Lina est arrivée de Paris. La manière dont elle s’est abandonnée dans le film est incroyable. C’est une tragédienne née, une Antigone moderne.

Qu’est ce qui vous touchait dans l’histoire de Zahira, tirée d’un fait divers survenu en 2007 à Charleroi ?

SS : C’est une tragédie contemporaine. Comment dans une famille aimante, tout peut déraper ? J’ai voulu montrer qu’au-delà de l’amour, il y avait la tradition. Pour moi le film ne montre pas un problème religieux lié à l’Islam, mais un problème de tradition et d’honneur dans lequel les apparences sont plus fortes que tout. Les personnages ne sont pas monstrueux mais ils participent à une situation monstrueuse.

MG : L’autre jour au festival de Roterdam une femme nous disait qu’elle pensait que Noces avait été réalisé par une femme. Cette femme s’était reconnue jusque dans l’intime, jusque dans les rêves de Zahira, comme dans la scène du double cauchemar.

SS : C’est le plus beau compliment qu’on puisse me faire. Zahira, c’est moi.

Vous n’aviez pas d’appréhension à travailler en Pakistanais, une langue et une culture a priori loin de vous ?

SS : Zahira est belge d’origine pakistanaise. Une moitié du chemin était faite. Nous avons mis en place les choses pour être à l’aise : une coproduction pakistanaise et une consultante pakistanaise qui parlait le Urdu car le casting est international. Seul l’imam du film est un vrai pakistanais ! Il nous a dit à quel point c’était réaliste. Il fallait être très précis. C’était la condition pour que ça marche.

La force du film vient de ce que vous ne jugez jamais vos personnages.

SS : Le cinéaste se doit d’avoir un point de vue. Le jugement appartient au public. Ce point de vue était pour moi essentiel car c’était celui de Zahira. Pas le point de vue de l’Occidental sur la tradition. Il y a cette phrase de Jean Renoir qui dit dans La Règle du jeu, « ce qui est terrible en ce monde c’est que tout le monde a ses raisons ». Je comprends tous mes personnages mais celui auquel je me suis identifié c’est vraiment Zahira. J’ai suivi pendant tout le film une charte que je m‘étais imposée sur la question du point de vue – un peu comme Robert Bresson avec ses Notes sur le cinématographe mais en moins ambitieux (rires). Chaque scène devait commencer et finir avec Zahira – ou son frère. Sinon il n’y avait pas de scène. Il n’y a qu’un seul plan sans leur point de vue dans le film. Je vous laisse deviner lequel.

Tout est reconstitué dans ce grand plateau de tournage qu’est le Luxembourg. Pourquoi ce choix ?

MG : Pour un film belge ça nous donnait de grandes facilités financières. Nous avions tout d’un coup les moyens suffisants. Mais j’ai dû convaincre Stephan.

SS : Mes autres films étaient très ancrés dans des villes, Los Angeles ou Bruxelles. Ma crainte avec le Luxembourg était que ça soit artificiel. En réalité ça a été la meilleure décision possible ! Tous les partenaires sont à l’hôtel, ça facilite le travail.

Vos choix esthétiques détonnent dans un cinéma social plus volontiers naturaliste. C’est un parti pris ?

SS : Avec un grand sujet j’ai voulu oser tout le cinéma. La couleur, le scope, la profondeur de champ. Je salue au passage mon chef opérateur Grimm Vandekerckhove dont c’est le premier film.

MG : Stephan a su se remettre en question depuis ses films précédents. C’est pourquoi je pense qu’il va continuer à faire des films. Regardez Clint Eastwood ou Scorsese, ils ne cessent d’évoluer.

Qu’il y a-t-il de Belge dans ce film ?

SS : L’approche n’est pas arrogante. Il faut continuer de raconter des histoires avec beaucoup d’humilité. Le cinéma belge reste un miracle.

MG : Le défi maintenant est de trouver le public belge. Il faut s’autoriser à arriver au cinéma avec les mêmes armes que le cinéma qu’on aime. Pour cela il ouvrir le cinéma d’auteur en racontant avec le cœur.

Noces. Réalisé par Stephan Streker. Avec Lina El Arabi, Sébastien Houbani, Olivier Gourmet, Alice de Lencquesaing – 98’

Lina El Arabi, portrait d’une Antigone moderne

Dans Noces, la fatalité prend le visage rayonnant de Lina el Arabi. Enfantine et éperdue, simplement vivante dans le rôle de Zahira qui résiste à un mariage forcé, la brillante comédienne de 21 ans est aussi étudiante en journalisme. « ça relativise le cinéma, et puis de toute façon, je suis curieuse de tout » annonce-t-elle d’emblée. Le débit mitraillette, la chevelure sombre déroulée sur les épaules, elle nous raconte l’expérience d’un tournage « passionné » marqué sous le sceau de la complicité. « J’ai eu une chance extraordinaire. Stephan Streker est un réalisateur hypersensible, comme moi. Il n’impose jamais rien, nous nous comprenions d’un coup d’œil. Et puis on ne joue pas seul, toute l’équipe était animée de la même passion pour ce film, à commencer par Sébastien Houbani qui joue mon frère et qui est devenu mon frère de cœur ». 

Entourée de comédiens plus expérimentés (Houbani donne en ce moment la réplique sur scène à Fanny Ardant dans Croque-Monsieur), du colossal Oliver Gourmet à Alice de Lencquesaing – vue dans Polisse, la jeune Lina a souhaité préserver la spontanéité de son jeu pour s’emparer du rôle de Zahira : « Je n’ai pas cherché à être dans l’imitation macabre du fait divers arrivé à Sadia Sheikh. Noces reste une fiction. Le vrai défi était de parler la langue Urdu ! heureusement je lis et j’écris l’arabe, ce qui m’a aidé, mais ça n’était pas gagné ». La jeune femme se dit avant tout touchée par le côté « tragédie grecque » de Noces qui ne propose pas de réponse facile. « J’aime cette fille qui a osé dire non. Son dilemme me touche car elle aime aussi sa famille à la folie. Zahira déclenche une empathie très forte. Certaines lignes du scénario me mettaient les larmes aux yeux. Je me suis vraiment découverte sur ce film » confie la comédienne ultra douée. Car si Zahira est une « vraie héroïne », Lina aussi. Après un cursus dans un lycée artistique (cours de théâtre, de danse et de violon à l’appui), elle s’apprête à clore trois ans d’école à l’Institut européen du journalisme à Paris et souhaite poursuivre des études de langues. « Je ne fréquente pas spécialement le milieu du cinéma. Dans ma vie de tous les jours je suis Lina, étudiante. Quoi de mieux que les langues pour avancer dans la vie ? » poursuit celle qui ne souhaite se fermer aucune porte. Avant de filer vers d’autres horizons, Lina nous confie son admiration pour Isabelle Adjani qui la « fascine », notamment dans L’Eté meurtrier. Le mystère des grandes actrices reste entier, Lina El Arabi en fait déjà partie. 

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