Insyriated: réfugiés plein cadre

Le cinéma parle des exilés quand le monde les oublie. Nous avions rencontré le cinéaste Philippe Van Leeuw pour son film Insyriated, qui a remporté six récompenses aux Magritte du cinéma belge, dont celle du meilleur film. 

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Alors que la Belgique et la France ne parviennent pas à trouver les conditions d’un accueil décent, que des migrants soudanais ou érythréens sont sans cesse menacés de « nettoyage » par les autorités belges, que la « jungle » de Calais se repeuple, que les rafles policières – de Bruxelles aux portes de Paris ou de Vienne – s’accumulent sans respect pour leurs droits, le cinéma donne à voir un autre regard sur ce monde déchiré.

 Personne ne part à moins d’en être forcé.

Chef opérateur et cinéaste belge basé à Paris, Philippe Van Leeuw a beaucoup vécu au Liban d’où il a tiré la matière de son film, Insyriated, très remarqué à la dernière Berlinale (prix du public de la section Panorama), récit secouant des 24 heures en huis-clos précédant l’exil d’une famille syrienne antagonique composée notamment d’une mère à poigne (l’actrice palestinienne Hiam Abbas) et d’une jeune voisine déterminée à fuir avec son bébé. « Beaucoup d’amis libanais m’ont raconté leur guerre. J’ai tourné mon film à Beyrouth avec des acteurs majoritairement syriens ou issus du Moyen Orient. Il pourrait se passer dans un quartier résidentiel de Damas en 2013, mais je n’ai pas voulu plus de précisions car je ne savais pas où la guerre en serait au moment du tournage. C’est un film qui peut évoquer n’importe quelle ville en guerre, comme Sarajevo ou Beyrouth » indique le cinéaste. Ou même Berlin 1945. L’une des scènes les plus terribles du film s’inspire d’ailleurs du récit anonyme d’une jeune femme allemande violée par un soldat russe en avril 1945, trouvant encore la force d’y négocier sa protection (scène tirée du journal Une femme à Berlin). En 2011, un « déclic » se produit pour le cinéaste devant l’indifférence de la France face à la répression sanglante de manifestants pacifiques par le régime syrien. Un an et demi plus tard, une amie syrienne rencontrée à Beyrouth lui raconte ne plus avoir de nouvelles de son père, enfermé dans son appartement à Alep depuis trois semaines. Une idée mise en scène s’impose avec l’enfermement d’une famille, sans pour autant vouloir entrer dans les guerres intestines du pays de Bachar al-Assad ni identifier un camp ou l’autre.

Je suis frappé par la volonté d’Angela Merkel qui accueille 800 000 réfugiés en Allemagne. Et nous rien.

Le film se jouera donc en huis clos derrière deux barres de bois qui blindent la porte d’un appartement aux fenêtres calfeutrées par des bâches destinées à éviter les tirs des snipers ou les pillages des profiteurs de guerre. « Le film permet de comprendre pourquoi les gens se sont jetés sur les routes. Ce sont des situations intenables. Personne ne part à moins d’en être forcé. Je voulais donner une perception humaine de ce qui peut se passer pour qu’un être humain soit forcé à l’exil. Car c’est une perception que nous n’avons pas, nous public occidental. Nous vivons à travers l’image déformée des grands médias de communication – qui nous fournissent uniquement des images de guerre, des images d’explosion, des images d’attentats. Le film comble une absence de perception, un manque, » déclare Van Leeuw. Le cinéma justement est parfois là pour pour ouvrir un pan plus humain, pour provoquer de l’émotion. « Je fais un cinéma compassionnel. Je suis touché par ces gens, par leur souffrance. Le film est là pour briser l’indifférence. Il faut un courage extraordinaire pour décider de s’exiler. C’est notre devoir d’accueillir ces gens dignement » poursuit Van Leeuw qui assume plus le côté « humaniste » que purement militant de son film, tout en s’indignant de la différence d’accueil des réfugiés entre les pays européens. « Je suis frappé par la volonté d’Angela Merkel qui accueille 800 000 réfugiés en Allemagne. Et nous rien. On a installé l‘intolérance partout. L’extrême-droite a infiltré les consciences et tout le tissu social. Heureusement que Marine Le Pen a explosé en vol en France mais la N-VA de Bart De Wever a été élue en Belgique. Trump continue d’être soutenu. Les gens manifestent contre l’accueil des Syriens en leur disant de régler leurs problèmes chez eux, c’est terrifiant » termine van Leeuw. Son film s’achève sur le regard las du patriarche familial qui n’aura plus la force de l’exil. Lorsque les portes du cinéma se ferment, le spectateur en ressort avec l’envie tenaillante de fuir lui aussi. Il est temps de retrouver cette compassion qui nous manque.

Insyriated. Réalisé par Philippe Van Leeuw. Avec Hiam Abbas, Juliette Navis, Diamand Bou Abboud. 80′

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