« Jouer, c’est politique » : On a rencontré Zabou Breitman

L’actrice-réalisatrice remodèle l’image de la femme moderne avec sa fantastique série Paris etc., sur BeTv jusqu’au 22 janvier 2018.

parisetc2

On l’a rencontrée à Bruxelles dans un salon de Bozar à l’occasion du festival Are you series, qui présente chaque année le renouveau de la création des séries. Depuis La Crise de Colline Serreau qui la révélait il y a 25 ans dans un fulgurant monologue féministe qu’elle balançait à son amant (« Je veux pouvoir dépenser mon fric à ma façon, je ne veux pas d’un mec qui baille sur mon canapé en disant qu’est ce qu’il y a à bouffer ce soir, ta vie c’est ta vie, ma vie c’est ma vie »), on pourrait dire que Zabou Breitman reflète l’évolution de l’image et de la place des femmes dans les comédies françaises.

Chaînon manquant entre le cinéma de papa et les nouvelles féministes bouillonnantes, faisant mentir l’adage sexiste selon lequel les femmes drôles ne sont pas belles, passé le temps des « bêtises » de Récré A2 et des comédies légères (Banzaï, Elle voit des nains partout), Zabou devient Zabou Breitman en 1998 (son patronyme d’origine, que son père le comédien Jean-Claude Deret, scénariste de Thierry La Fronde, avait abandonné après-guerre) et opère sa métamorphose. Fini le cinéma de papa, place aux comédies dramatiques (aux dramédies) plus pointues qu’elle réalise (Se Souvenir des belles choses, No et moi) à l’instar des Valeria Bruni-Tedeschi, Agnès Jaoui ou Noémie Lvovsky qu’elle côtoie aussi dans ses films. Et notamment dans la série Paris etc. qu’elle réalise pour Canal + en douze épisodes co-écrits avec Anne Berest, retraçant les destins croisés de cinq femmes dans le Paris contemporain. Jouant avec le mythe de la parisienne mère et femme, prise entre le sexisme ordinaire, la vie sécuritaire post-attentats ou les aberrations de l’école de la République, Paris etc dénote dans le ton des séries françaises plutôt mijorées et a donné à Zabou l’envie de la décliner dans différentes capitales européennes, de Barcelone à Londres. Bientôt à Bruxelles ?

La place des femmes auteurs est ambiguë. « Autrice », ça existe et on ne l’emploie pas.

Comment analysez-vous l’évolution de la place de la femme dans la comédie française ?

Je serai incapable de vous répondre comme ça. C’est sûr qu’il y a un sujet, mais il faudrait que j’y réfléchisse pendant trois jours. Noémie Lvovsky ou Valeria Bruni-Tedeschi on est là, chacune dans des compartiments très différents. On est aussi le résultat d’une société, quelle que soit notre place. La place des femmes auteurs est ambiguë. « Autrice », ça existe et on ne l’emploie pas. Ça me fait penser à mon père qui disait que les mots n’ont pas de sexe, il était fou de rage quand on changeait le genre des mots. On dit bien une vedette de cinéma, même pour un homme.

Présentez-nous vos cinq personnages.

J’ai dû m’approprier un code en or (au départ écrit par Maïwenn et Anne Berest ndlr). On a travaillé cinq « graphiques » de femmes très différentes. Gil, mon personnage, a un graphique presque linéaire, tenu jusqu’au bout des douze épisodes. Mathilde (Anaïs Demoustier) doute de tout et surtout d’elle-même, c’est un personnage en creux ; Marianne (Valeria Bruni-Tedeschi) est en déconstruction ; Nora (Naidra Ayadi) est dans la frustration, elle ne trouve pas le truc, à l’image des intellectuels précaires qui galèrent aujourd’hui. Et puis il y a Alisson (Lou Leroy-Collinet) qui est en construction. Marianne et Gil sont des personnages très inspirés de l’univers d’Anne Berest. Moi je sais où je vais mais Anne ose des choses que je n’oserai pas, elle est très construite aussi, on rit beaucoup. Il y a des répartitions sourdes qui opèrent dans la manière dont on collabore.

Votre série dénonce tout de même un sexisme ordinaire, certaines attitudes « mâles » comme le dragueur de l’avion qui s’écoute parler… Pour autant est-ce une série féministe ?

Ces cinq personnages sont des vecteurs, mais avant des des êtres humains, et il se trouve qu’elles sont des femmes. Ce qui m’importe c’est moins le but que la manière de faire. J’ai une tendance poétique surréaliste, qui s’est mélangée avec le regard percutant d’Anne Berest à l’écriture. Je recherche aussi un hyper réalisme de jeu qui nécessite une ultra honnêteté du personnage et une authenticité des sentiments. Ça n’est pas non plus du naturalisme, qui aplatit tout je trouve, du coup on ne voit plus rien. Si on veut démontrer quelque chose sans être illustratif il faut avant tout bien jouer les scènes, sinon on joue contre son propre camp. Personnages et comédiens doivent être intimement liés sinon tout tombe à plat. Il faut donc un vrai engagement de jeu chez l’acteur. Et si on va plus loin, on peut dire que jouer c’est politique. Quand Alisson se fait harceler dans le métro, ça doit être très bon, sinon je me prends les pieds dans le tapis. Ça doit être quand même léger, ludique, surréaliste, amusant ; et même dans le drame complet ça doit arriver à un endroit où on frotte avec la réalité. Le chemin est toujours plus important que le but, quoi qu’on fasse.

Chaque épisode s’ouvre par une scène de sexe assez frontale (notamment une scène de fellation avec gros plan comique sur l’homme en train de jouir, du porno féminin ou une scène de sodomie sous la couette) : pensez-vous que vous portez un regard féminin différent des hommes sur les représentations du sexe à l’écran ?

Non pas forcément – c’est une approche qui reste avant tout individuelle. Une autre femme aurait filmé ça différemment. C’est vrai que c’est un film où l’on jouit, mais avec une recherche symbolique du plaisir, car le film traite aussi beaucoup de la frustration et de l’échec.

Ça n’est jamais simple que dire que la femme est l’égale de l’homme.

Quelle serait votre définition de la féminité ?

Ça serait quelque chose de très tranquille. A ce sujet, une phrase me vient en tête qui est aussi le titre d’un film : L’homme est une femme comme les autres (de Jean-Jacques Zilbermann, ndlr). Dans la féminité comme je l’entends, il doit y avoir une grande tranquillité et une grande légitimité à être là. Et donc forcément on en prend plein la tronche, car ça créé une envie, une jalousie. Ça n’est jamais simple que dire que la femme est l’égale de l’homme.

Est-ce que votre féminisme se place là ?

Je pense que le féminisme est une approche, qu’on soit homme ou femme. Mais vous savez mon cas est particulier car j’ai eu un père féministe. Il m’engueulait quand j’avais des attitudes de nana qui s’autocensure, et ça m’arrive encore de douter d’un boulot qu’on me propose. Il n’y a que les femmes pour se demander si elles sont légitimes ou pas.

Comment on lutte contre ça ?

C’est la question. Encore une fois je suis mal placée car mon père me disait que je pouvais faire ce que je voulais. Je me sens donc plutôt libre et je ne suis pas une très bonne référence, mais je trouve ça bien que les femmes puissent parler du harcèlement, même entre elles. Pendant le procès Tron, j’étais choquée par la manière dont le Président des assises a parlé aux plaignantes, ça m’a révoltée. Des gens qui sont à des hauts postes et qui se permettent ça, c’est ignoble, ça me rend dingue, ça me met les larmes aux yeux. Mon féminisme il est là, quand je vois des femmes qui n’ont pas les armes que j’ai.

Paris Etc, sur Be Tv.

 

 

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