Tout l’argent du monde : comment Ridley Scott a sauvé son film

Le réalisateur d'Alien extirpe son film du scandale Kevin Spacey et signe un grand film hollywoodien post-affaire-Weinstein.

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Il existe aux abords de Los Angeles un musée très célèbre, le Getty Center, élaboré à partir des collections privées de Jean Paul Getty, magnat du pétrole qui fit fortune dans les années 1950. En retraçant l’un des épisodes les plus marquants de la vie de Getty – l’enlèvement de son petit-fils John Paul Getty III à Rome en 1973 par des membres de la mafia calabraise qui réclament 17 millions de dollars et auxquels il refuse de céder, le 25ème film de Ridley Scott atteint une espèce de point d’équilibre entre la perfection opératique formelle et la catharsis hollywoodienne dont l’affaire Weinstein est le nouveau baromètre.

A 80 ans, le réalisateur d’Alien ou Blade Runner prend l’une des décisions les plus engageantes de sa carrière à quelques semaines de la sortie du film lorsqu’éclate le scandale Kevin Spacey qui jouait Paul Getty (l’acteur est accusé de harcèlement sexuel tandis que Netflix suspend dans la foulée la série House of Cards). Scott travaille à la BO dans les studios d’Abbey Road à Londres lorsqu’il apprend la nouvelle, en octobre dernier. « Je me suis assis, j’ai réfléchi et je me suis dit, on ne peut pas. On ne peut pas tolérer ce genre de comportement. Et ça va nuire au film. On ne peut pas laisser les actions d’une personne affecter le bon travail de tous ces gens. C’est aussi simple que ça » confie alors en exclusivité le réalisateur au magazine Entertainment Weekly, après avoir décidé de remplacer – et non « effacer » comme on a pu le lire – Kevin Spacey par Christopher Plummer, un monument du cinéma américain (le capitaine von Trapp de La Mélodie du bonheur). C’est un choix d’auteur autant qu’un défi de producteur qui permet à Scott de rester dans la course aux Oscars et ne pas repousser la sortie de son film (estimé à 40 millions de dollars, distribué par Sony et talonné par Trust, la prochaine série de Danny Boyle sur le même sujet, avec Donald Sutherland dans le rôle de Paul Getty).

En seulement neuf jours, le cinéaste met en place des « reshoots » avec son équipe pour un résultat sidérant. Tout d’abord parce que le film est emprunt de cette atmosphère crépusculaire où un seul plan de pétrolier supertanker annonce notre époque asphyxiée ; parce qu’à 88 ans, l’immense Christopher Plummer (mille fois mieux que Kevin Spacey grimé à l’excès en vieillard autocrate, scandale sexuel ou pas) a l’aura de fin du monde d’un vieux gladiateur dans l’arène et décroche une nomination aux Golden Globes. Parce que Michelle Williams (nominée aux Golden Globes elle aussi) en mère stoïque combattant l’Empire Getty trouve l’un de ses plus beaux rôles sans tomber dans le piège de la love story avec Mark Wahlberg (en privé chargé de l’enquête). Et surtout, parce qu’un film sur la décadence du monde moderne (Getty c’est ce vieil esthète capitaliste qui préfère les objets aux gens) ne pouvait tenir la route sans le courage artistique de Ridley Scott. D’une certaine manière, Hollywood n’est pas mort.

Retrouvez notre interview de Michelle Williams dans le Moustique du 27 décembre.

Thriller dramatique – Réalisé par Ridley Scott – 135’

 

 

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