Eva Ionesco, ex-petite fille modèle

Dans Innocence, Eva Ionesco raconte une enfance hors-normes, manipulée par une mère photographe à la mode qui l'utilisera comme objet érotique. Un livre de rage comme un coup de poing dans la figure.

livre ionesco

Dans les années 70, l’intelligentsia se pâmait devant les photos érotiques d’Irina Ionesco. Les amateurs suivaient avec passion son travail publié par de grandes revues de photographie. Personne ne trouvait rien à redire à ces images où l’on voyait une enfant – maquillée comme une grande – prendre des poses de séductrice, écartant les jambes, exhibant son sexe, son regard frondeur vissé au nôtre. Jouant avec les limites, le magazine Photo avait titré en couverture  « L’enfant du scandale », mais c’était pour mieux attirer le chaland, et certainement pas pour dénoncer. Cette enfant qu’Irina Ionesco a commencé à photographier à l’âge de 4 ans, c’est sa fille – Eva. Adulte, Eva Ionesco a rompu avec cette mère qui la dirigeait dans ce petit théâtre pornographique selon le bon vouloir des clients et des collectionneurs…

Dans Innocence, roman qui n’en est pas vraiment un, l’ex-modèle revient sur son enfance abusée, décrivant les séances de poses lascives, les décors érotiques, les stylismes gothico-macabres, mais aussi les voyages, les soirées, les ambiances qu’elle a vécus au moment où les autres petites filles étaient sagement en train d’apprendre leurs leçons. Plaidoyer tendu contre une mère (qu’elle qualifie de « grande gueule » et de « sale gueule »), Innocence est surtout la prière d’une femme à qui on a confisqué l’enfance, mais aussi le père. Le récit avance comme une enquête dans le roman familial de Ionesco – roman violent (sa mère étant le fruit d’un inceste), roman du vide (sa mère ayant tout fait pour éloigner son père qu’elle ne verra plus et dont elle ne portera jamais le nom).

Aussi incroyable que révulsante, l’histoire d’Eva Ionesco a déjà été racontée par son compagnon, Simon Liberati, dans Eva – livre qu’Irina Ionesco avait tenté de faire interdire à la rentrée 2015. Elle a encore été mise en scène par Eva Ionesco elle-même dans My Little Princess, film dans lequel la photographe est incarnée par Isabelle Huppert. Elle l’est une nouvelle fois dans Innocence qui insiste sur la figure du père absent et la rage que ces années d’exposition forcée ont déposé dans le coeur de celle qui écrit comme on se soigne. 

Innocence, Eva Ionesco, Grasset, 427 p. 

Innocence - Eva Ionesco ©DR

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