Le Brio: pourquoi Yvan Attal ne déjoue qu’en partie les stéréotypes qu’il dénonce

Le film relègue son héroïne au rang de bonne élève d'un film censé l'émanciper. 

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Le nouveau film d’Yvan Attal illustre la confrontation entre Neïla Salah (Camélia Jordana, les cheveux dans les yeux), jeune étudiante en droit issue de la banlieue Est, et Pierre Mazard (Daniel Auteuil), prof réac à l’université d’Assas qui multiplie sur les bancs de l’amphi les dérapages sexistes et racistes. Pour sauver l’image de la fac, Mazard est alors chargé de préparer Neïla au concours national d’éloquence – la jeune femme devenant sans le savoir la caution morale d’une université accusée de non-mixité sociale. Le film épouse principalement le point de vue de Neïla qui devra trouver sa liberté dans ce jeu de dupes dont elle ignore les rouages – tout en acceptant ses sentiments pour le jeune Mounir (chauffeur Uber issu du même milieu qu’elle). Double récit de réconciliation et d’émancipation – à la fois sociale et féminine – Le Brio reste pourtant solidement ancré dans des stéréotypes narratifs à la papa.

Figures masculines à la pelle

Dommage en effet qu’une histoire d’émancipation féminine s’ouvre d’abord (en image d’archives au générique début) sur quatre figures exclusivement masculines (Pierre Vidal Naquet, Jacques Brel ou Serge Gainsbourg faisant l’éloge du quatrain – « ce sont les mots qui véhiculent l’idée »). Suivront Rabelais, Nietzsche (Ecce Homo), Schopenhauer (L’art d’avoir toujours raison) en cours magistral ou particulier. Les figures féminines intellectuelles sont absentes du film – Simone de Beauvoir ne sera évoquée que rapidement par un adversaire en cours de duel d’éloquence. De même, le personnage de Neïla évolue rarement en autonomie, ou alors trop passivement, en écoutant son I-pod dans le métro ou en piquant des fous rires répétitifs. L’héroïne est sans cesse dans le regard d’Auteuil ou du petit ami – à quelques exceptions près qui constituent d’ailleurs les meilleures scènes du film : la scène ou Neïla remet à sa place (avec une répartie qu’elle n’a pas avec son prof) un jeune Brice Hortefeux à mèche qui a tôt fait de la considérer comme une cible ; la scène naturaliste du jeu de rôles avec les potes de la cité ; ainsi que la vraie scène hilarante du film réunissant trois générations de femmes issues de l’immigration maghrébine, Neïla, sa mère et sa grand-mère. Mais finalement que se disent-elles entre femmes qui comptera vraiment dans le parcours de Neïla ? Malgré la séduction de Nozha Khouadra, la mère (célibataire et débordée par son travail – mais lequel ?) semble peu encourageante (« les filles de ta génération, on ne peut plus rien leur dire ») et en tous cas ne pas être un modèle pour sa fille. Tandis que la grand-mère du bled lui suggère (avec humour c’est vrai) de se faire épiler la moustache.

Qui émancipe qui ?

Car finalement – et c’est là que le film déçoit le plus – ce sont les personnages masculins qui viendront in fine émanciper Neïla, soit par leurs outils de langage (Auteuil balançant cyniquement les contenants de l’éloquence – « la vérité, on s’en fout » – on est loin de l’émotion du documentaire A Voix Haute (de Stéphane de Freitas qui fit connaître l’année dernière le concours Eloquentia à l’Université de Saint-Denis), soit par leurs inévitables discours amoureux (Mounir venant raisonnablement rappeler à Neïla que « bien parler ne sert à rien si on ne pense pas ce que l’on dit »). Si bien qu’aucun moment Neïla ne semble trouver par elle-même ces outils-là, ni dans ses lectures personnelles (inexistantes) ni surtout à travers l’expérience vécue. Tandis que l’oeil d’Auteuil ne viendra s’allumer qu’un peu tard et une seule fois devant son élève plutôt docile – à la fin de la scène du dîner.

On repense alors en contre point de ce film qui souffre d’un regard encore trop peu émancipé des clichés paternalistes – à trois films français récents sur la thématique de la jeune femme – d’ailleurs tous réalisés en majorité par des femmes : la comédie feel good Tout ce qui brille (de Géraldine Nakache et Hervé Mimran), la comédie de séparation Jeune Femme (de Léonor Serraille) ou le magnifique film autobiographique de Danièle Arbid, Peur de rien, qui retraçait le parcours initiatique d’une jeune femme libanaise dans le Paris des années 90. Dans ces trois films, les protagonistes féminines fusionnent avec le cadre, l’explosent parfois de leur rire communicatif (Géraldine Nakache et Leïla Bekhti), de leur émotion (sublime Manal Issa) ou de leur énergie créatrice (Laetitia Dosch) avec une viscéralité qui ne semble jamais vraiment convoquée par le personnage de Neïla. Nécessaire mais trop démonstrative, la scène de libération finale (Neïla refusant de faire office d’« amende honorable ») apparaît comme tout à fait conventionnelle, Attal basculant dans le gros plan pour figurer la fissuration de Neïla découvrant la manipulation dont elle est l’objet. Le plan plus large, elle le partagera ensuite avec le personnage d’Auteuil qui s’en tire avec une rédemption classique à la clé. Si bien que l’ultime scène (réussie mais factice) de Neïla jeune avocate sachant remettre à sa place un jeune délinquant vénère qui l’attaque sur son apparence semble finalement appartenir à un autre film. Dommage car jusqu’au bout, le personnage de Camélia Jordana reste la bonne élève d’un film censé l’émanciper. 

Comédie dramatique. Le Brio Réalisé par Yvan Attal. Avec Daniel Auteuil et Camélia Jordana – 95’

 

 

 

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