Du côté de chez Agnès Varda

A 89 ans, la cinéaste a reçu un Oscar d'honneur pour l'ensemble de sa carrière. Nous l'avions rencontrée à Paris en mai dernier pour la sortie de Visages, Villages

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Agnès Varda vit depuis plus de soixante ans rue Daguerre à Paris, non loin de la place Denfert-Rochereau. C’est là, dans cette petite rue qui porte le nom d’un des pères de la photographie, qu’Agnès s’est installée avec son compagnon, le cinéaste Jacques Demy. Ils ne se sont pas quittés jusqu’à la mort de Jacques en 1990. Film après film, Jacques et Agnès ont « bonifié » cette maison dont on peut toujours voir la façade peinte en violet rosacé lorsqu’on visite le quartier et ses commerçants populaires. Un lieu qu’Agnès a souvent filmé, dès 1961 dans Cléo de 5 à 7, chef d’œuvre Nouvelle vague sur l’errance d’une femme dans Paris, terrassée par la peur d’avoir un cancer. Agnès a installé rue Daguerre sa maison de production, Ciné-Tamaris (qui gère le catalogue des films de Jacques Demy, Peau d’Âne, Les Parapluies de Cherbourg, Les Demoiselles de Rochefort), et elle y vit toujours derrière les stores tirés, entourée de ses chats. En prolongeant nos pas sous la chaleur, on s’est rapidement retrouvé sous les ombrages du cimetière Montparnasse (où repose Demy), tout près de la fondation Cartier pour l’art contemporain, où nous avons rendez-vous avec Agnès pour un déjeuner de presse comme on dit.

Lorsque paraît la petite dame, au huitième étage du musée, avec sa célèbre coupe au bol bicolore d’abbesse punk, dominée de plusieurs têtes par le plasticien JR, aux allures de JL Godard jeune sous ses lunettes noires, on a la sensation de la connaître. Car la plupart des films d’Agnès Varda (fictions ou documentaires) sont autant d’autoportraits, de moments partagés, retraçant les souvenirs d’une vie dans laquelle chacun peut se reconnaître. Dans Les Plages d’Agnès (2009), elle revenait sur les plages-paysages qui ont marqué sa vie. Cinéaste, plasticienne et photographe, Agnès Varda est tout cela à la fois, tant elle conçoit ses films comme des collages cinématographiques, des « facéties » (un mot qu’elle aime bien) « pas sérieuses » pour dire des choses sérieuses, le regard toujours porté sur ceux qui la touchent : travailleurs pauvres (Sans toit ni loi) ou démunis (Les Glaneurs et la glaneuse). Pourtant Agnès Varda se défend de faire de la politique. « J’élude toujours volontairement le politique de mes films. Mon idée est d’être au-delà du politique ou du sociologique. Plutôt que de savoir pour qui les gens votent ou s’ils ont souffert des attentats, je cherche une relation pure avec eux ».

A la marge

Avec JR ils ont travaillé comme ça, avec « le hasard comme meilleur compagnon ». Leur rencontre est née sur une idée la fille d’Agnès, Rosalie Varda, qui a repris la maison de production Ciné-Tamaris. « Je suis venu voir Agnès rue Daguerre un lundi. On a mangé des chouquettes. Le mardi elle est venue me voir à mon atelier pour me photographier. Et le mercredi on commençait à travailler ensemble. Au départ ça devait être un projet court. Ça a duré deux ans et ça a donné un film, » raconte JR, photographe et réalisateur de 33 ans venu du graffiti, célèbre (sous pseudo) pour avoir photographié des femmes du monde entier dans Women are heroes. « JR colles des images sur les murs. J’avais fait ce film Murs, Murs sur les peintures murales à Los Angeles. J’y ai vu un signe. Les murs, c’est des galeries en plein air, j’aime cette démarche qui incite les gens à réagir. Quand on donne une œuvre à voir, il se passe toujours quelque chose, un peu comme une fête, » confie Agnès. Avec JR ils sont partis tourner entre quelques jours par mois pendant plus d’une année, pour « mettre en valeur les gens ». Agnès voulait sortir des villes, entrer dans les villages où tout le monde se connaît et se redécouvre en photographie. Au fil du film, Agnès devient le modèle de JR, qui en fétichiste, photographie ses mains, ses yeux, ses pieds. « JR s’est occupé de la représentation, disons, de mon vieillissement, plaisante Agnès. Et moi, je commente ses facéties » dit-elle malicieuse, en lui demandant de mettre ses grandes jambes ailleurs que sur ses genoux. « Nos conversations sont parfois vives. Agnès m’apprend la politesse, mais au final je suis beaucoup plus Agnès que Godard » raconte JR, qui travaille sur les réfugiés.

Le moment d’un film qu’Agnès préfère, c’est le montage : « j’écris et je monte en même temps. Le montage c’est de l’emboîtage, c’est ce que je sais faire, une manière de prendre les gens par la main pour leur montrer ce que je vois. Car malgré le chaos du monde et les malheurs énormes, il y a des occasions d’être émerveillé partout » dit-elle. La veille Agnès était au Canal St Martin, où des artistes, de Benjamin Biolay à Camille, lançaient des bateaux en papier en solidarité avec les migrants exilés – « C’est notre rôle à nous, artistes, de trouver des images et des mots pour dire qu’on n’est pas dans l’inconscience ». Il y a deux ans, Agnès recevait une Palme d’honneur au festival de Cannes des mains de Jane Birkin, défendant un « cinéma de résistance ». A quoi ? lui demande-t-on. La réponse est évidente : « A l’imbécilité, à la paresse. On est facilement flémard dans la vie. Quand on fait du cinéma il ne faut pas être paresseux » lâche-t-elle. Ses films sont montrés partout dans le monde, mais Agnès Varda se considère comme une « célébrité de la marge ». Depuis peu, elle a 89 ans, « l’âge de la Révolution française » dit-elle, évoquant 1789. L’interview touche à sa fin, Agnès a envie d’une deuxième mousse au chocolat – « on ne me grondera pas ? » s’enquière-t-elle. En sortant de la fondation Cartier on prolonge la balade dans le jardin. On y trouve une cabane étrange en l’honneur de Zgougou, la chatte d’Agnès et Jacques Demy. C’est plutôt une installation-tombeau en forme de cabane, pour un animal aimé. A l’intérieur, un court film est projeté au-dessus du sable. On y découvre des images de la sépulture minuscule de la chatte sur l’île de Noirmoutier, recouverte de coquillages et de fleurs colorées qui s’envolent dans le vent. A tout jamais.

Les routes d’Agnès & JR  

Agnès Varda et JR (le street artist qui a fait disparaître la pyramide du Louvre) nous embarquent dans un « tournage spontané » vers les visages et les villages de France, à bord d’un « camion magique » dans lequel on peut tirer le portrait aux gens. Et les afficher en grand sur les murs selon un processus de collage éphémère, pour un road movie burlesque et intime à travers le pays.

Le sel de ce documentaire, qui met en valeur d’anciens mineurs du Pas de Calais comme des femmes de dockers du Havre, et où alternent des personnalités humbles et locales (un facteur joyeux, un rasta blanc, un carillonneur, une jolie serveuse, une chevrière qui aime les chèvres avec des cornes) et des thématiques engagées (les retraites, l’agriculture bio), c’est bien sûr le duo Varda-JR, paire de tendres clowns qui se chamaillent à tout bout de champ sur des musiques de M. Les images s’enchaînent telles des charades visuelles à la « marabout-de ficelle » et cèdent joliment la place au portrait mélancolique d’Agnès et aux disparus de sa vie. Un blockhaus échoué sur une plage de Sainte-Marguerite–sur-mer s’orne d’un portrait de feu Guy Bourdin (photographe et ami d’Agnès), réalisé sur cette même plage en 1954. De « belles coïncidences » qu’Agnès et JR commentent dans des pauses filmiques cocasses, assis sur des chaises, face à la mer. A eux deux, ils ré-enchantent le monde, échangeant leurs yeux, réinventent le regard. Agnès aimerait que JR retire ses lunettes ; JR voudrait savoir ce qu’Agnès voit. Alors il photographie les yeux d’Agnès et les imprime en très grand sur trains, pour les faire voyager. Jusqu’à cette ultime visite manquée à Jean-Luc Godard, qualifié de « peau de chien » qui leur laisse en guise de rendez-vous un rébus que seul Jacques Demy aurait pu déchiffrer. Et les larmes, comme la mer, nous montent paisiblement aux yeux.

Visages, villages. De et avec Agnès Varda et JR – 89’

 

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