La claque Jeune Femme

Entretien avec la réalisatrice Léonor Serraille qui signe un portrait de femme singulier et nécessaire, loin des stéréotypes.

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Caméra d’or au dernier festival de Cannes, le film suit l’errance de Paula, jeune femme larguée par son mec et par la vie, qui tente de se reconstruire au gré de rencontres chaotiques dans Paris, entre un boulot de vendeuse de culottes et une place de fille au pair. Porté par une fusion échevelée avec son interprète Laetitia Dosch, Jeune Femme est le grand film féminin et dingue dont on avait besoin.

Ce qui compte, c’est d’avoir sa vie à soi.

Depuis la Caméra d’or à Cannes le film touche beaucoup les gens. Comment vous vous l’expliquez dans un climat cinématographique qui laisse beaucoup la place aux hommes ?

A Cannes j’étais tellement surprise par l’engouement. Sur le coup je n’ai pas compris. Au départ je pensais que l’histoire de Paula n’intéresserait que moi, ou quelques femmes. Mais plus je montre le film plus je comprends pourquoi ça touche les gens. Ça rassure de voir quelqu’un de pas parfait, avec plein de défauts, mais qui est en fait dans une certaine vérité. Paula est quelqu’un de vrai qui vit des choses qu’on pourrait tous vivre un jour. J’ai écrit ce personnage comme un électron libre, un être spécial, et en fait elle est super accessible. Ça m’a fait du bien de voir que ça touche les gens.

Avez-vous écrit un film féministe ?

A l’écriture à la Fémis je n’avais pas ce mot dans ma tête. Je ne me sentais pas dans cette obligation-là, d’autant plus que dans les rapports de travail que je décris, la sororité ou la solidarité féminine sont parfois difficiles. La complicité féminine est souvent mise à mal dans le monde du travail. Mais j’ai compris en le faisant que le film est plus féministe que prévu. Au départ le fait de ne choisir que des femmes à tous les postes (notamment Julie Roué pour la bande originale, Emilie Noblet à l’image, Sandra Da Fonseca à la production – NDLR) est arrivé comme un effet de hasard, mais ça n’en est peut-être pas un. Je dirai que le film est féministe dans le sens d’une femme qui veut en trouver sa définition à elle. Ça n’est ni un homme ni une femme qui viendra me donner ma définition du féminisme, c’est moi-même. Je dirai surtout que c’est l’histoire de quelqu’un qui s’affranchit, de sa douleur, de son passé, de son couple – à travers un filtre féminin bien sûr, mais qui peut être compris par tous.

Paula n’a pas peur de la solitude.

J’avais besoin de raconter la solitude d’une femme, de raconter la rupture, de déjouer la peur de ne pas être parent ou en couple. On est souvent rassuré par ce statut. Or une rupture ça peut être beau aussi, c’est une renaissance en fait. Au départ du projet j’avais eu le retour d’une productrice sur le scénario qui insistait pour qu’on soit certain que Paula va garder son enfant. Mais c’était à l’inverse de mon scénario : moi je voulais raconter l’histoire d’une femme qui se sente vraie car seule. Ce qui compte, c’est d’avoir sa vie à soi. On a tout le temps besoin de s’interroger sur sa vie à soi, à tout âge.

C’est aussi un film de rencontres. Qu’est-ce qu’une vraie rencontre selon vous ?

C’est un vrai dialogue, une vraie considération de l’autre. Ça vient changer quelque chose en vous. Les rencontres de Paula me bouleversent, surtout venant de moi qui n’arrive pas à faire tout ce qu’elle fait. Paula entre directement dans le lard des gens, dans l’émotion, dans l’instant de quelqu’un, sans métadiscours. C’est important quelqu’un qui ose, c’est beau, c’est très pur en fait.

On sent une vraie fusion entre vous et Laetitia Dosch, comment avez-vous su qu’elle serait Paula ?

Il y avait une telle évidence dans notre rencontre que je ne me souviens plus de l’histoire de Paula avant Laetitia, même si Paula est différente de Laetitia. En la rencontrant j’ai eu la sensation d’être avec quelqu’un de libre et d’insaisissable, qui soit aussi totalement porteur du film.

On sent une approche très libre du personnage de Paula, sans stéréotypes. Quelles ont été vos influences cinématographiques, notamment du côté de la Nouvelle vague ?

Les films de Godard ont ramené une vraie liberté dans le cinéma, on s’est mis à oser plus de choses. Mais puisqu’on parle de duos fusionnels j’étais aussi très inspirée par le rapport entre John Cassavetes et Gena Rowlands, il y avait entre eux quelque chose de très intense qui pouvait se renouveler à chaque film. Mais la vraie référence pour moi – et mon film peut presque se comprendre comme une réponse à ce film – c’est Sue perdue dans Manhattan d’Amos Kollek. Ce film m’a complètement marquée. Avec la chef opératrice Emilie Noblet, on l’a beaucoup regardé. D’un point de vue économique aussi ce film était une base, car il a été réalisé en peu de temps dans une grande ville, trois semaines à New York avec une petite économie, comme nous dans Paris. Mais surtout je crois que j’avais besoin que le personnage de Paula répare la fin du film de Kollek. Je trouvais ça insupportable que quelqu’un d’aussi généreux, d’aussi digne et magique que Sue (Anna Thompson) puisse s’imposer cela à la fin, lorsqu’elle se retrouve toute seule sur son banc glacé. La différence avec mon film, c’est que quoi que Paula fasse à la fin, on lui fait confiance.

En salles le 1er novembre. Comédie dramatique

*** Jeune Femme. Réalisé par Léonor Serraille. Avec Laetitia Dosch, Souleymane Seye Ndiaye, Erika Sainte, Léonie Simaga – 97’

 

 

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