The Deuce, la nouvelle pépite de HBO

Les créateurs de The Wire, David Simon et George Pelecanos, revisitent l’époque crapuleuse qui a vu naître l’industrie du porno. Rencontre à New York, à deux pas de Times Square, exactement là où ça se passait.

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Immersion dans le New York des années 70, à l’époque où la ville baignait encore dans un jus glauque et putride. Prostitution, pauvreté, jeux d’argent, vols, meurtres… Certains quartiers étaient littéralement gangrenés par le crime. Des coupe-gorge qu’il valait mieux éviter à toute heure du jour, sans parler de la nuit. Les sirènes de police et les hurlements battaient la mesure du pouls de Times Square, loin du rutilant bloc commercial que l’on connaît aujourd’hui. Difficile à croire quand on se promène au cœur de cet environnement clinquant, faste et déroutant, ce New York de l’an 2017 qui contraste  avec sa version seventies. C’est ici, à quelques rues des néons et des immenses panneaux publicitaires rugissants, que l’on a rendez-vous avec le casting et les créateurs de The Deuce, série événement de HBO

Inspiré par une rencontre avec un certain Vincent Martino, gérant de bars qui a prospéré lors de cette période animée, parfumée par l’odeur du sang, de la bière et du sexe, le scénario de cette saga conte l’avènement de l’industrialisation du cinéma pornographique. David Simon et George Pelecanos, géniteurs de la mythique série The Wire, n’auraient jamais cru s’embarquer dans cette aventure. La peur de déraper dans la facilité, pas le genre de la maison. “C’est un membre de l’équipe de Treme (autre création de Simon sur La Nouvelle Orléans post-Katrina – NDLR) qui nous a parlé de cet homme qui tenait un établissement au coin de la 42e rue et de Broadway avec qui il avait longuement parlé. Faire une série sur le business du porno, ça ne nous ressemblait pas, mais on a quand même accepté de le rencontrer…” 

L’histoire grandiloquente de Martino, qui souligne l’ambivalence de la personnalité détestable des souteneurs de l’époque et l’obligation de s’en sortir par n’importe quel moyen dans une société individualiste, finit par séduire le duo. Le défi? Explorer les répercussions d’une industrie dépendante du marché de la chair sans jamais vaciller dans le puritanisme ou le porno. La garantie? Le décryptage socio-économique de l’Amérique en perdition, spécialité de Simon, ex-journaliste et auteur engagé.

Quand on fait une série sur l’avènement du porno, on est obligé de montrer. Mais comment fait-on pour ne pas tomber du côté vulgaire de la chose?

GEORGE PELECANOS – C’est toute la difficulté du sujet. C’est pour cela qu’on a travaillé des années sur le scénario, on a évidemment pensé directement à cet aspect-là. On ne filme pas du porno, on filme les tournages des films pornos et c’est ce qui fait la différence. On montre l’envers du décor, les studios miteux, les lumières glauques, les interactions entre les gens,… Tout cela pour souligner que c’est un travail, un véritable job pour des centaines de personnes. Avec ses aspects positifs, sa routine et ses inconvénients.

 

Est-ce qu’à un moment, dans l’attribution des rôles et la sélection du casting, vous avez eu l’envie de faire jouer de vrais acteurs pornos pour apporter un peu plus
de véracité à la série?

DAVID SIMON – On a interviewé énormément d’acteurs de l’industrie du X pour avoir leur point de vue. On en a d’ailleurs gardé certains comme consultants tout le long du tournage. Par contre, nous n’avons jamais voulu intégrer ces stars de films pour adultes au sein du casting. Je ne veux pas manquer de respect au travail qu’ils font, mais nous voulions de véritables acteurs. Nous avions besoin de véritables talents, des personnalités qui ont l’habitude de bosser pour le cinéma classique.

 

Vous n’êtes ni l’un ni l’autre originaire de la ville de New York. Dans ces circonstances, comment avez-vous fait pour recréer l’ambiance bordélique de la ville dans
les années 70 ?

D.S. – On s’est énormément documentés, on a rencontré des centaines de personnes, on a regardé de vieilles photos, des documentaires de l’époque. Un travail de titan. C’est amusant d’ailleurs, parce que lorsque l’on parle avec des New-Yorkais qui ont connu cette époque, ils nous disent souvent que le vieux Times Square leur manque. C’est complètement absurde, à mon avis ils n’habitaient pas dans ce quartier-là. C’était un trou à rats dangereux et sale. Le Times Square que nous avons recréé est assez crado, on a dû verser des tonnes de déchets sur le sol pour le rendre “crédible”. Le pire, c’était sans doute la phase où on devait tout nettoyer, chaque soir.

 

The Deuce n’est-elle pas plus une série sur l’humanité que sur le monde du porno?

D.S. – C’est une série qui parle de beaucoup de choses: du travail, du management, de la naissance d’une industrie… Finalement, le cinéma X, c’est quelque chose qui n’existait pas, qui prend racine à Time Square, mais qui l’a largement dépassée depuis. La pornographie et la commercialisation du corps des femmes sont une industrie qui génère désormais des milliards de dollars. C’est une série qui parle aussi de misogynie… Cette misogynie est présente partout aujourd’hui.
 
G.P. – La manière dont on parle des femmes a changé depuis quelques années. On l’a d’ailleurs largement constaté lors de la dernière campagne présidentielle et la magnifique sortie du président Trump qui disait que pour charmer une femme, il fallait l’attraper par la ch***e. Avant, quand j’étais adolescent, la pornographie se résumait au magazine Playboy de son père que l’on cachait en dessous du matelas. Aujourd’hui, les ados peuvent trouver gratuitement tout ce qu’ils veulent sur leur ordi, même des scènes ultra- violentes.
 
D.S. – Nous avons tourné pendant l’été 2016, donc en plein cœur de la campagne. On ne parlait que de ça, tout le temps. Aux pauses le soir, entre deux scènes,… Même sans la vidéo où on l’entend parler des femmes comme d’un objet, on savait déjà que Trump n’avait que peu de considération pour les femmes, ça se voyait dans son attitude et dans ses déclarations. Mais cet enregistrement a rendu les choses palpables, c’était impossible de nier sa vision des choses.
 
G.P. – Dans les années 70, Jimmy Carter avait donné une interview à Playboy dans laquelle il déclarait avoir “commis l’adultère bien des fois dans son cœur” et ça a fait un énorme scandale. Aujourd’hui, un Trump est élu. Cela en dit long sur la société dans laquelle on vit.

 

C’est ce que vous avez voulu mettre en évidence? Le X face à la société actuelle?

D.S. – C’est une notion qui est devenue presque normale aujourd’hui. Cela fait cinquante ans que le porno existe… Cela a évidemment participé à l’augmentation de la misogynie. Quand on regarde les commentaires sur les réseaux sociaux, les articles de certains journaux, c’est frappant et choquant, mais tout le monde fait comme si c’était normal. Les gens sont frustrés, la violence sexuelle est presque valorisée par l’industrie du X. En 2017, il est devenu banal de réduire une femme à son sexe. Avec The Deuce, nous posons les bases de la pornographie actuelle. C’est fou de se rendre compte à quel point elle est omniprésente dans la société américaine aujourd’hui, que ce soit pour vendre un jeans ou un parfum.

 

Pensez-vous que l’on recule à propos de la place des femmes dans la société ?

D.S. – Je ne dirais même pas que l’on revient en arrière, je dirais que l’on a jamais connu quelque chose de pareil aux USA. Nous sommes à un point de non-retour. Nous avons tous les deux des filles, elles vont grandir et à un certain moment, elles seront confrontées à la réalité, un jour prochain, on va leur faire remarquer qu’elles sont des femmes et qu’elles vont devoir se battre deux fois plus qu’un homme pour arriver à faire ce qu’elles veulent de leur vie et ça, je ne suis pas d’accord. Il est temps que les choses changent, ça ne peut pas continuer à empirer. Je suis persuadé que l’on vit les derniers instants de la suprématie de l’homme blanc.

Une série à voir sur Be TV

 

James Franco voit double

Fresque humaniste, la série mise sur trois personnages forts: Candy, interprétée par Maggie Gyllenhaal, et les jumeaux Martino incarnés par James Franco.  
 
Le tronçon entre la huitième avenue et Broadway a bien changé. Devenu repère pour des familles en goguette, des touristes friands de comédies musicales à deux balles et des amateurs de restaurants façon Disney, ce quartier est soigneusement évité par les New-Yorkais. Comme il l’était il y a quarante-cinq ans, mais pas pour les mêmes raisons. Nombreux sont les habitants qui se plaignent d’avoir perdu “leur” grosse pomme. Que leurs prières soient exaucées, la ville de l’époque renaît dans The Deuce où se rencontrent deux grands noms du cinéma, sans jamais se croiser ou presque: James Franco et Maggie Gyllenhaal.
Le premier incarne une paire de jumeaux à lui tout seul, Vincent et Frankie Martino. La seconde est majestueuse dans son interprétation de Candy, prostituée qui travaille à son compte. “Pour jouer et incarner Candy, j’ai dû composer un personnage qui n’avait pas froid aux yeux. Une femme puissante, qui avait un mental d’acier, un rapport très fort à la sexualité, à la manière de faire de l’argent et de disposer d’elle-même, sans intermédiaire nécessaire. C’était unique à l’époque! Pour moi, il était extrêmement important d’avoir le point de vue d’une travailleuse du sexe qui n’est pas une victime.” Sur ce terrain de jeu malfamé qui regroupe toutes les classes sociales et toutes sortes de personnalités, Candy excelle en mère maquerelle de sa propre personne. Électrisante, elle prône la liberté de disposer de son corps et de le vendre comme elle l’entend.
 
À quelques blocs de là, Vincent (James Franco) tente tant bien que mal de joindre les deux bouts en cumulant deux jobs de barman. Son frère, Frankie, petit malfrat qui passe sa vie à miser de l’argent qu’il n’a pas, observe son évolution. Un double rôle qui tenait extrêmement à cœur à l’acteur. “Les films des années 70 faisaient partie de mes préférés. Pour moi, c’était l’âge d’or du cinéma américain. J’aimais particulièrement les films de Scorsese, Coppola ou William Friedkin, qui se tenaient à New York. Il y a trois ans de ça, j’ai rencontré David Simon près de Broadway et je n’arrêtais pas de lui dire que j’avais envie de travailler avec lui, que j’adorais The Wire et donc il m’a parlé du scénario de The Deuce. C’est resté dans ma tête pendant un long moment, j’avais envie de tourner dans une série, donc je l’ai rappelé et il m’a dit, banco. Le plus excitant pour moi, c’était de jouer des jumeaux.” Et il a bien fait, The Deuce, qui a déjà signé pour une deuxième saison, est une pépite qui marque la rétine. Une analyse ultra-actuelle de la société de consommation décryptée à grand renfort de détails, avec ses moments trash, ses scènes de sexe sous une lumière blafarde, de celles qui font d’autant mieux vibrer les personnalités. 

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