Eric Boschman: « Un vin n’a pas besoin d’être cher pour être bon »

Sur scène, dans Ni dieux ni maîtres mais du rouge!, il parcourt l’histoire de l’humanité un verre de vin à la main. Il en profite aussi pour déconstruire ce petit snobisme qu’est devenue l’œnologie.

Eric Boschman ©Saskia Vanderstichele

Au théâtre, il est rare que le spectateur reçoive un joli verre à vin avec son programme. Mais Éric Boschman, le sommelier le plus médiatique de Belgique, sait recevoir. Quand il raconte sa passion dans son “wine man show”, il offre à boire. Des bulles, du blanc, du rouge. Argentin, grec, portugais. Ni dieux ni maîtres mais du rouge!, qu’il joue maintenant depuis 2014, n’est pourtant pas une dégustation. C’est surtout l’occasion de raconter l’histoire par le prisme du vin, d’atomiser avec humeur et humour quelques idées reçues sur son métier mais aussi sur les religions ou la politique. Bref, avec Éric, tout le monde trinque !

Si ce n’est ni une dégustation ni une conférence, c’est quoi, ce spectacle ?

ÉRIC BOSCHMAN – C’est un grand cri d’amour. Le fil conducteur, c’est l’Histoire avec un grand H. Les bouteilles, c’est le décor. Pour moi, l’Histoire est extrêmement importante. Et j’aime mettre le doigt sur des trucs qui grattent, en expliquant par exemple que la guerre sainte, c’est quand même nous qui avons initié le concept. Je me moque aussi du métier de sommelier, de ce côté jargonnant qui consiste à citer des arômes débiles ou des mots savants. J’essaie d’expliquer que la base, c’est le plaisir. C’est un conte hédoniste. 

Vous cassez aussi beaucoup d’idées reçues sur les rapports entre vin et religion.

Il y a un bouquin qui s’appelle Une anthologie du vin et de l’ivresse en islam de Malek Chebel (chez Pauvert – NDLR). C’est fascinant. Le nombre de textes qui parlent du vin dans l’Islam est hallucinant. La notion d’interdit revient régulièrement mais tu comprends en lisant les textes que l’interdit concerne l’ivresse, pas la consommation. Quel besoin a-t-on de raconter des mensonges, d’entretenir des mythes? C’est cela que j’essaie de casser.

On dit le Belge amateur de bière, est-il aussi amateur de vin ?

En Belgique, on boit du vin pratiquement autant qu’en France au quotidien. Et le Belge s’y connaît nettement plus qu’un Français qui sera toujours oblitéré par la région d’où il vient. Le Belge est beaucoup plus curieux. Comme on est un pays qui en produit relativement peu (un million de bouteilles par an, à tout casser), on a une ouverture assez incroyable.

Il y a des bons vins en Belgique ?

Nous sommes dans un pays où la climatologie nous permet de faire de l’effervescent de qualité. En dehors de ça, on a quelques belles productions. Aujourd’hui, la région qui monte dans ce domaine, c’est la Wallonie. C’est là que ça se passe. Il y a de très belles propriétés notamment dans la province de Liège.

Est-ce qu’il n’y a pas une mode aujourd’hui à prétendre qu’on s’y connaît en vin ?

Il y a 30 ans, c’était déjà une mode. Dans le monde du vin, il y a plein de chapelles. Si on veut communiquer sur le sujet, il est de bon ton de le faire sur certains types de vin et pas d’autres. Le client dans un bar à vins ou dans un restaurant ne connaît pas forcément le vin, il n’aime pas forcément les mêmes choses que le gars de l’établissement mais ce n’est pas pour autant que c’est un crétin. Il a un autre goût, point! Je trouve que les professionnels du vin ont beaucoup oublié ça. Le boulot d’un sommelier ou d’un marchand de vin, c’est d’abord de faire plaisir au client. On n’est pas là pour évangéliser les foules.

On a l’impression qu’il y a toujours un enjeu autour du vin. C’est quoi cet enjeu ?

Ce que je trouve éminemment triste aujourd’hui, c’est que le vin est devenu un symbole social. Un vin n’a pas besoin d’être cher pour être bon. Il y a plein de clichés dans ce domaine. Aujourd’hui, la connaissance s’affine chez les professionnels comme chez les consommateurs, mais on veut parfois trop en faire dans le style “critique de cinéma qui n’aime que les films yougoslaves en noir et blanc, sous-titrés en croate”. Beaucoup de gens qui se disent amateurs ont oublié que le mot “amateur”, ça veut dire amoureux. Et pas juste mateur! Eux, ce sont des voyeurs du vin.

Est-ce qu’il y a trop de gens qui considèrent le vin comme une fin et plus comme un moyen ?

Tout à fait. On est dans une époque très radicalisée. Tu as des espèces de djihadistes du vin qui te disent qu’il n’y a qu’une méthode pour en faire et que seuls ces vins-là sont bons.

Si le vin est un moyen, c’est un moyen de quoi ?

De rencontrer des gens. À la fin de mon spectacle, après avoir bu cinq fois quatre centilitres en 1h40, ce qui est raisonnable, les gens s’ouvrent, parlent à leurs voisins. Pour moi, le vin c’est ça. Boire seul, quelle tragédie! Le plaisir, ce n’est pas l’ivresse. J’ai été confronté à l’alcoolisme de gens proches et je pense que je suis devenu sommelier à cause de ça. Parce que je voulais me prouver à moi-même que j’étais capable de résister.

NI DIEU NI MAÎTRES MAIS DU ROUGE!, jusqu’au 30/6. Théâtre Le Public, Bruxelles. www.theatrelepublic.be

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