François Ozon: « Le cinéma, ça vous échappe et c’est beau »

Le cinéaste de 8 femmes et Potiche revisite les classiques qui - de Vertigo à Répulsion - ont influencé l’écriture et le tournage de L’amant double, son nouveau thriller sexy.

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Dans la bibliothèque de l’hôtel bruxellois où on le rencontre, il ne regarde pas les livres mais s’arrête devant les papillons épinglés aux murs dans des cadres de verre. Lunettes noires, look propret, François Ozon vous décroche alors un sourire presque double, qui pourrait évoquer Norman Bates ou le gendre idéal. Mais le cinéaste de 8 femmes et Potiche n’a jamais voulu être acteur. 
Sélectionné au dernier festival de Cannes, adapté d’un roman de l’Américaine Joyce Carol Oates écrit sous pseudonyme, L’amant double renoue avec le genre très anglo-saxon du polar psychosexuel qui hante notre imaginaire névrosé, de Vertigo à Basic Instinct. Après le sombre Frantz, drame historique en noir et blanc, Ozon retrouve l’ambiance anxiogène et sensuelle qu’il affectionne depuis Les amants criminels ou Swimming Pool. Cinéaste des femmes  (il a magnifié Ludivine Sagnier, Isabelle Carré, Catherine Deneuve et Charlotte Rampling), il nous a raconté son amour du cinéma et sa fascination de pygmalion pour les actrices aux ailes de papillon.

Pourquoi avoir choisi ce roman de Oates sur  le thème du double?

FRANÇOIS OZON – Le double fascine car il ouvre d’autres possibles, questionne le bien et le mal, comme la gémellité. Je suis fan des grands romans de Joyce Carol Oates. J’ai découvert qu’elle écrivait des romans policiers plus mineurs sous le pseudonyme de Rosamond Smith, elle avait donc elle-même un double. J’ai essayé de garder son esprit noir et farceur en adaptant Live Of The Twins traduit par L’amour en double. Les œuvres que j’adapte ne doivent pas trop m’impressionner pour que j’ose les trahir. Par exemple, je n’adapterai jamais Proust. 

Aimez-vous manipuler le spectateur?

C’est ce que je cherche au cinéma. Il y a une part à la fois sadique et masochiste chez tout spectateur. Le cinéma a à voir avec une forme de perversion polymorphe qu’ont les enfants. On va au cinéma pour être effrayé, pleurer, souffrir, voir des scènes de meurtre, des crimes, avoir des émotions fortes et vivre en une heure trente tout ce qu’on s’interdit dans la vraie vie. J’aime jouer avec tout ça.

L’amant double est l’une de vos œuvres les plus référencées. L’ouverture est visuellement impressionnante, avec cet œil ouvert sur un sexe féminin.

En tournant, j’ai pensé au Chien andalou de Buñuel et Dalí, ce court métrage surréaliste que j’ai vu enfant avec cette scène qui me fascinait, d’un œil qu’on coupe avec une lame de rasoir. Aujourd’hui je serais incapable de la regarder. Mes deux plans d’ouverture permettaient de raconter tout l’univers esthétique du film, son cheminement à travers l’œil et le sexe. Mais mes images ne sont pas gratuites, elles servent l’histoire et racontent quelque chose du personnage. C’est la différence avec la pornographie.

Vertigo d’Alfred Hitchcock hante votre cinéma. Que représente ce film pour vous?

Vertigo est une métaphore de l’acte de cinéma. C’est l’histoire d’un homme (James Stewart) qui recrée une femme aimée à travers la fiction (Kim Novak). Tout cinéaste est forcément touché par cette histoire, car c’est aussi un film sur la relation d’un réalisateur avec son actrice, de son amour pour elle et de sa déception. Je ne sais pas si Hitchcock avait à ce point conscience de réaliser un “métafilm” en écrivant le scénario, mais c’est un film qui fait partie de l’inconscient de tout cinéphile. 

Parmi ces images on pense aussi à Roman Polanski ou Cronenberg.

Moins que Rosemary’s Baby, je pensais au personnage de la voisine intrusive dans Répulsion, une figure maternelle de sorcière. Ces personnages de femmes des contes de fées qui gardent des animaux empaillés. Faux-semblants de Cronenberg est un film-somme sur la gémellité, mais le film est raconté du point de vue des jumeaux. C’est la différence. 

Vous vous autorisez aussi des incursions gore.

L’horreur m’intéresse, car j’aime pousser les choses à leur paroxysme et le film de genre permet ça. J’avais envie de lâcher tout. Je voulais aller dans l’effroi, c’était la logique de l’histoire et le sens de la révélation finale que j’ai ajoutée au roman.

Quel directeur d’acteur êtes-vous, notamment pour les scènes de nudité?

Avec les comédiens je ne suis pas du tout dans la manipulation, d’autant plus quand le film parle de perversion. Je trouve important que les cartes soient sur la table. Pour les scènes de nu, je donne des directions très précises, je dis ce que je vais filmer et ce qu’on va voir. La scène sur scénario se résume parfois à “ils font l’amour”. Or, toutes les positions du Kâma Sûtra existent. Je décris tout aux acteurs pour ne surtout pas les piéger. Ces scènes érotiques sont en réalité très techniques, parfois ludiques. Au-delà de tout ça il faut savoir accueillir les accidents, les imprévus. Un acteur donne parfois au-delà de ce qu’on attendait. J’ai tendance, comme on fait plusieurs prises, à laisser l’acteur proposer, puis on rectifie ou bien on affirme. Le cinéma est un travail collectif.

Les actrices sont les supports de vos obsessions. Que cherchez-vous chez une actrice?

Une forme de désir. Je dois avoir envie de la regarder. On filme les gens pour tomber amoureux. Ça ne veut pas dire qu’il doit y avoir passage à l’acte, mais il faut une fascination. Parfois on est déçu. Hitchcock aimait les beautés froides à la Grace Kelly ou Tippi Hedren et détestait Kim Novak, qu’il trouvait vulgaire. C’est vrai qu’elle portait le sexe sur son visage. C’est d’ailleurs le sujet de Vertigo, comment remodeler un amour perdu. Sans doute, avec    Grace Kelly le film n’aurait pas marché de la même manière. Le cinéma, ça vous échappe et c’est aussi ça qui est beau.

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