Vincent Lindon: « La sculpture, c’est charnel et sexuel »

L’acteur instinctif s’est moulé dans les plis du colosse Rodin. Rencontre en relief.

Vincent Lindon ©Prod

Il ne s’arrête jamais. Note des trucs “pour se souvenir”, fouille dans son téléphone pour nous montrer des photos des sculptures qu’il a réalisées lui-même, s’enquiert de savoir si on a aimé le film. “Vraiment? – Oui, vraiment”. L’hyperactif Vincent Lindon a fait tomber la blouse du sculpteur Rodin (il l’a d’ailleurs offerte à son prof de sculpture à la fin du tournage) mais nous parle toujours avec passion du nouveau film de Jacques Doillon, présenté en compétition au festival de Cannes. “Cannes? Ça me file les jetons d’y retourner” avoue l’acteur, deux ans après y avoir pourtant remporté le prix d’interprétation pour le rôle de Thierry, chômeur longue durée dans La loi du marché. Habitué aux rôles sociaux (de La crise à Welcome), l’acteur de 57 ans s’est ici plongé dans un rôle historique qui a révolutionné sa manière de travailler. Et se déclare heureux que la reconnaissance et la célébrité lui permettent de mettre en place “des œuvres difficiles à monter”, comme cet antibiopic sur le père de la sculpture moderne. Ouvrez les yeux, c’est quasiment une leçon de cinéma.

Vous n’aimez pas préparer vos rôles en amont. Pour Rodin, vous n’aviez pas trop le choix…

VINCENT LINDON – Il n’y a que les imbéciles qui ne changent pas d’avis. C’est la première fois que je travaille en me documentant. Tout simplement parce que c’était impossible de faire autrement. J’ai voulu tout savoir sur Rodin.

C’est-à-dire ?

J’ai lu Rilke, Zweig, le journal de Clemenceau, Émile Zola, les nouvelles de Mirbeau, j’ai été au musée Rodin tous les lundis pendant trois mois avec la directrice du musée, j’ai appris la sculpture avec le sculpteur Hervé Manis quatre heures par jour pendant cinq mois. Je me suis mêlé des costumes, je me suis laissé pousser la barbe pendant sept mois. J’étais à fond. J’ai voulu être Rodin. 

Le film n’est pas un biopic classique, c’est un mouvement perpétuel… 

Rodin sculptait sans cesse. Si je voulais être Rodin je devais sculpter, je n’allais pas faire semblant ou faire le même geste pendant tout le film. Le film, ça n’est donc pas Rodin, sa vie, son œuvre, ses amours. C’est un homme au travail. On est dans sa tête, et quand on n’est pas dans sa tête on est dans son regard, ou alors sur ses mains. Je ne voulais pas reconstituer Rodin, je voulais être Rodin. Et donc, il fallait me laisser le temps.

Rodin, c’est aussi une œuvre. Qu’est-ce qu’elle vous procurait émotionnellement ?

Avant, je négligeais le contexte, je pensais qu’une œuvre devait me toucher tout de suite ou pas. La première fois que j’ai été au Musée Rodin, j’ai trouvé ça intéressant mais je n’y avais pas vraiment accès. Je regardais le Balzac, Le penseur, le Torse d’Adèle… Et puis j’ai commencé à lire des choses et à prendre des cours de sculpture, où l’on passe neuf heures dans un atelier pour l’arrondi d’une fesse. Je suis retourné voir La Danaïde de Rodin, j’ai commencé à comprendre le génie du mec et j’ai commencé à avoir des émotions terribles. La terre et la sculpture, ça n’est pas de la pâte à modeler, c’est charnel, c’est sexuel. Quand une femme pose cinq heures devant vous dans des positions effarantes et qu’on ne fait que la sculpter, c’est fou. Toute la libido se projette sur la sculpture, c’est des transferts fascinants que l’on comprend en sculptant.

Comment avez-vous joué la passion pour Camille Claudel, qui fut au départ l’assistante de Rodin, interprétée ici par Izïa Higelin ?

Izïa, c’est une Camille moderne. Elle arrive le matin en perfecto rouge, les cheveux ébouriffés, c’est une tigresse avec la rage de mille personnes sur scène. C’est la petite jeune qui veut que je la regarde, comme Camille regardait Rodin. Beaucoup de choses s’offrent à vous au cinéma. C’est comme dans la vie, il y a des codes amoureux. Quand je regarde Izïa, je sais que c’est Camille, l’imaginaire se met en marche, tout se met en marche. C’est inné.

Avez-vous voulu répondre aux films précédents sur Camille et Rodin ?

Je n’ai pas envie de parler des autres films mais Rodin n’était pas le sale bonhomme qu’on a décrit. Il a fait 13.009 œuvres, Camille, 470. Rodin, c’est Michel-Ange, Camille est une immense artiste, inoubliable. Mais il y a un avant et un après-Rodin. Comme Mozart ou Godard, il a tout remis en question. Et puis Rodin s’est occupé de Camille toute sa vie, contrairement à ce qu’on a dit. Et en même temps il n’en pense pas moins. Il pouvait être terrible.

Qu’avez-vous découvert sur Rodin ?

Son génie, sa part de monstrueux. Tous les génies sont des monstres, c’est mathématique. Le génie est uniquement habité par son art, il n’y a de la place pour rien d’autre. Picasso est un monstre, Chaplin, Van Gogh, tous le sont. Rodin a été atroce avec son fils, il l’empêchait de l’appeler papa, il l’a déshérité. Tous les grands artistes sont égocentriques. Les génies, c’est le stade d’après. Ils ne sont juste pas fréquentables. J’ai des défauts comme Rodin sauf que je ne suis pas un génie. 

Rodin. Réalisé par Jacques Doillon. Avec Vincent Lindon, Izïa Higelin, Séverine Caneele – 119’.

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