Le leak : fléau ou buzz ?

L’industrie musicale bat son plein, ou plutôt la mesure numérique. La Belgian Entertainment Association a enregistré une croissance de près de 7% des ventes de musique en ligne en 2016. Le web participe au succès des artistes mais est également le terrain de jeu privilégié des leakers qui diffusent les œuvres avant leur sortie officielle.  

U2, Phoenix, Bon Iver, Lady Gaga et plus récemment le rappeur Damso, tous sont concernés par le leaking, aucun style n’est épargné. ©Youtube

La technologie numérique dématérialise la musique, accessible partout et tout le temps. Elle démocratise l’accès, via les plateformes en flux tels que Deezer, Spotify ou Apple Music offrant des discothèques de plusieurs millions de titres pour à peine quelques euros par mois. La technologie big data est également la prémisse d’un phénomène de plus en plus répandu, le leak : la fuite – littéralement traduit de l’anglais – d’un titre ou d’un album avant sa sortie officielle. U2, Phoenix, Bon Iver, Lady Gaga et plus récemment le rappeur Damso (voir photo), tous sont concernés, aucun style n’est épargné. Mais, les artistes sont-ils vraiment victimes de cette pratique ?  

Coup de projecteur

Notre société court après la montre, boulimique de nouveauté, de l’actualité. On réserve désormais le même traitement à la musique. Cette généralisation du culte de l’immédiat, conduit les internautes à être à l’affût de l’arrivée sur le web des sorties qu’ils attendent impatiemment – et la patience n’est pas le point fort de l’homo-consumericus. Le blog Has it leaked? est l’exemple parfait de cette tendance, informant une cible ultra-connectée de la disponibilité précoce d’un album sur le web. 

Ce phénomène s’est intensifié ces dernières années, avec le développement des formats et à la banalisation du téléchargement. L’acte est pourtant illégal, mais il est désormais difficile, même quasi impossible, de remonter à la source et d’identifier le responsable de la fuite – le fichier numérique transitant de la conception à la diffusion entre de nombreux intermédiaires. Les artistes ayants droit ne touchent par ailleurs aucun bénéfice, néanmoins la viralité du leak contribue au bouche-à-oreille et touche ainsi de nouvelles cibles, ce qui pousse à la découverte et incite d’autres personnes à se procurer le produit de manière légale.

Le chercheur américain Robert Hammond constate que le succès des ventes d’un album dans le commerce augmente lorsque ce dernier a été piraté et divulgué sur les réseaux informatiques au préalable (il faut néanmoins souligner que l’étude de l’Université de Caroline du Nord a constaté cet effet positif chez des artistes phares de l’industrie musicale, bien intsallés dans le milieu médiatique). Le peer-to-peer se profile donc comme vecteur de promotion et représente dès lors un véritable outil de marketing. Les annonces de leak, qui s’avèrent parfois fausses – comme celle de l’album Random Access Memories de Daft Punk leaké plus d’un mois avant la date officielle – entretiennent l’engouement du public autour de la sortie d’un produit. Certains internautes avancent même que les fuites de titres ou d’albums seraient orchestrées par les compagnies de disques ou les artistes eux-même pour créer ou alimenter le buzz.  

Top ou flop ?

– L’album Ipséité de Damso dont la sortie est prévue ce vendredi 28 avril, a leaké ce mardi et les internautes sont frénétiques. Certains inconditionnels de l’artiste montrent leur emballement pour le nouveau disque en attendant vendredi pour le télécharger de manière légale. Le protégé de Booba s’est, lui, amusé de cette fuite et a publié sur les réseaux sociaux “disque d’or en leak”. Si cette fuite fait le buzz, le leak n’est pas toujours synonyme d’amour et de gloire pour les artistes.

– Le cinquième album Bankrupt de Phoenix a débarqué dans son entièreté sur internet deux mois avant sa sortie le 22 avril 2013, certes avec perte et fracas… Critiqué avant même sa sortie, crucifié par les fans et la presse spécialisée, cette fuite a été un coup de poignard pour le groupe versaillais. Phoenix a néanmoins soigné ses plaies en proposant une version Deluxe de l’album avec 71 titres exclusifs.

– L’auteur de Jeune et con Damien Saez a, quant à lui, suite au dévoilement sur la plateforme Amazon.fr de la tracklist de son album Le manifeste de l’oiseau liberté & prélude acte II (sorti officiellement le 9 décembre 2016) a partagé une longue lettre, publiée sur son site, dans laquelle il foudroie Amazon et fustige la “vieille salope de société moisie”. Le chanteur a même annoncé annuler sa tournée. Son manager a prestement retiré le roman blasphématoire du génie aux ailes blessées mais grâce aux captures, son message de contestation est  toujours lisible ici (avec internet les mots, comme les albums, apparaissent trop vite ou trop tôt, et ne disparaissent jamais).

Dans un contexte de leaking généralisé, certains ont néanmoins appris à apprivoiser ce phénomène quasi inévitable, et même à le manipuler comme Drake qui orchestre lui-même des fuites pour générer le buzz et titiller les fans. D’autres sont passés maîtres dans l’art du teasing, comme le célèbre groupe virtuel Gorillaz. Le Jedi de la promo propose de découvrir en avant-première via son application “Gorillaz House” les morceaux de l’album Humanz dont la sortie est prévue ce vendredi 28 avril. Les artistes 2.0 font ainsi leurs armes face aux leakers. 

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