« 20th Century Women », personnel et universel

Après la figure du père dans le somptueux Beginners, c’est à sa mère et aux femmes que Mike Mills rend hommage dans 20th Century Women. Avec un talent rare.

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On pourrait dire qu’il est un clippeur chic et choc, notamment pour Air (Sexy Boy, Kelly Watch The Stars…), Blonde Redhead, Moby, Pulp ou Everything But The Girl. Ou un documentariste cinglant (son Does Your Soul Have A Cold ?, traitant du business des antidépresseurs au Japon, fait toujours école dix ans après sa sortie). Mais Mike Mills est peut-être avant tout un cinéaste majeur, celui entre autres du percutant et sensible Beginners (2010) qui valut à Christopher Plummer, à 81 ans, l’oscar du meilleur acteur dans un second rôle. Cette fois, il axe son nouveau long métrage, le très réussi 20th Century Women, sur le personnage de sa mère, qui reste “une énigme” pour le cinéaste. Tout comme reste inexplicable l’absence aux Oscars d’Annette Bening qui aurait mérité pour ce rôle vif, drôle et profond de se retrouver dans la liste des meilleures actrices. L’intrigue se déroule en 1979, alors que l’adolescent a 15 ans et sa mère 55. 

Cette époque est, selon le réalisateur, “une bascule dans l’histoire du monde, et dans mon histoire personnelle, par la même occasion. Parce que les années 78-79 marquent le début de la période contemporaine, même si vers la fin de cette décennie on n’était absolument pas préparé aux grands bouleversements qui suivront: les répercussions de la politique de Reagan, la cupidité des années 80, la tragédie du Sida, l’impact de l’internet, les événements du 11 septembre, et les disparités liées au libéralisme sauvage. Au final, le film est une histoire d’amour entre une mère et son fils, un amour unique et très profond, mais qui, pourtant, pourrait ne jamais leur apporter la solidité qu’ils cherchent. Mais bon, mieux vaut en sourire. Un minimum…”.

20th Century Women, même s’il est généralement triste et nostalgique, possède toujours aussi un versant optimiste.

Mike Mills – Je pense que c’est mon père qui m’a laissé cet état d’esprit en héritage. Même si sa mort en tant que tel n’a rien de positif, les dernières années de sa vie, quand il était malade, ont été bénéfiques. Nous avons enrichi notre relation, il a fait de belles rencontres, il a toujours gardé le sens de l’humour même dans les périodes les plus sombres, il a toujours privilégié la vie, profité au maximum de chaque instant qui lui était donné. Je lui ai rendu hommage dans Beginners. Mais il m’a, indirectement, beaucoup inspiré pour ce film-ci aussi. Même si, cette fois, j’y parle de ma mère.

Vous avez besoin d’avoir vécu les événements pour en parler valablement dans vos films ? 

Je sais comment écrire sur les sujets que j’ai expérimentés moi-même, pas sur les autres. Et surtout, je ne peux écrire que sur ce qui me concerne vraiment. J’aime parler de choses que je n’ai pas inventées. Alors, inventer une histoire, je me dis souvent: “Pourquoi? Ça intéresse qui?” (Rire.)

Avoir vécu dans un matriarcat vous a-t-il aidé à élaborer les personnages féminins ?

Un peu. Via le mélange de toutes les histoires des femmes de ma famille… Ma mère est née dans les années 20, mes sœurs sont des années 50, j’ai connu toutes ces filles qui ont grandi dans les années 60… Donc, là, j’ai un peu le problème inverse: désormais, j’ai du mal à écrire sur des hommes. Je n’arrive plus à faire en sorte que mes personnages masculins sonnent juste. Quand j’écris un personnage qui est un homme, les gens se demandent: “Est-ce qu’il est gay? Tu es sûr que c’est vraiment un homme, ce Mike Mills?” (Rire.) Vous voyez ce que je veux dire? En plus, mon père est vraiment gay. Donc, oui, je n’ai jamais grandi avec des hommes hétéros chez moi. C’est un peu étrange, mais intéressant à la fois.

Le film se passe en Californie, mais son état d’esprit est assez européen. Quelles sont vos influences ?

Il y en a tant… Beaucoup de cinéastes français et européens, bien entendu. Alain Resnais, notamment, avec Hiroshima mon amour, La guerre est finie… Ses films parlent de souvenirs, ils offrent  différentes perspectives, ils restent en mémoire pendant longtemps… Ils sont plus du domaine du roman que du film, en réalité. J’aime aussi Tirez sur le pianiste de Truffaut et son humour décalé. En fait, j’aime l’ironie du désespoir. Comment ne pas citer Godard et Fellini, aussi ? Dont les films sont à la fois tellement personnels et universels, ils prennent le spectateur par la main. En lui disant: “Viens avec moi, je vais te raconter une histoire”. Je pense aussi à un long métrage hongrois d’István Szabó, Love Film, qui traite également de la mémoire et des souvenirs.

Comment vous est venu cet amour du cinéma ?

J’ai commencé à voir beaucoup de choses quand j’étais en école d’art. Pour des nuits de cinéma, il y avait souvent des rétrospectives… Les films existent pour être montrés à un public nombreux. Et c’est génial! Vous payez dix euros et vous allez voir un long métrage avec des inconnus dans une salle obscure. C’est un vrai moment de partage, une expérience collective. J’adore l’idée de travailler pour que plein de monde partage une émotion dans une salle…

C’est un peu l’inverse quand vous tournez des clips qui sont, eux, destinés à être regardés par une seule personne…

C’est un autre type de travail. J’adore ça, mais, bien entendu, absolument pas dans une optique aussi “sociale” que le cinéma.

Que vous apporte ce travail sur les clips que ne vous donne pas le cinéma ?

Des revenus réguliers (rire). Sérieusement, ce genre de job permet de travailler quand votre projet de film traîne car les financements prennent des mois à arriver. Ou parce qu’il faut attendre que l’un de vos acteurs se libère. Et puis, de manière moins prosaïque, le défi du clip consistant à planter un univers en seulement quelques minutes est passionnant !

À part Air, avec qui vous avez souvent collaboré, d’autres artistes français vous inspirent ? 

J’adore Aznavour ! C’est un homme intéressant, silencieux, calme. Bien sûr, je suis aussi fan de Daft Punk. Serge Gainsbourg me plaisait également… Mais c’est un peu tard pour commencer à bosser avec lui (rire)

Retrouvez notre critique de 20th Century Woman ici.

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