Jean-Charles de Castelbajac: «  Plus qu’une histoire de mode, c’est une histoire humaine »

Il a popularisé la doudoune et habillé Jean-Paul II. Il a répondu à la dureté de l’époque par des rafales de couleurs et fait de la mode pour ceux qui ne s’intéressent pas à la mode. Il raconte tout dans un livre:  Fashion, Art & Rock’n’Roll. 

Jean-Charles de Castelbajac ©Prod

Le premier choc pétrolier en 1974, et tout ce qui suivra. La crise économique. La  montée du néolibéralisme. Les tensions entre les États-Unis et l’Union soviétique. La guerre entre l’Iran et l’Irak. Rien ne l’arrêtera, personne ne le démoralisera. Jean-Charles de Castelbajac a toujours répondu à l’époque par des attaques de couleurs, de sourires et de bonne humeur. Autant de valeurs très   éloignées des mœurs du milieu de la  mode parisienne. Avec d’autres – Sonia Rykiel, Kenzo, Chantal Thomass, Jean-Paul Gaultier, ceux que l’on appellera les nouveaux créateurs -, Castelbajac dynamite les manières chochottes et bobonnes d’une industrie qui  ne regarde jamais la rue et ne travaille que pour une élite.

Plus qu’un créateur de mode, Jean-Charles de Castelbajac accompagne et commente l’époque dont il est l’enfant. Dès 1976, il partage les idées des théoriciens du punk Malcolm McLaren et Vivienne Westwood sur la possibilité, pour un vêtement, d’être autre chose qu’un vêtement. Message, slogan, objet de revendication. Du début des années 80, Castelbajac a raconté la passion du sport comme hobby de masse: sweat-shirts, pantalons de jogging, doudounes… De la société de  consommation et des loisirs, il a fait des robes étendards affichant logos célèbres (Lucky Strike, Shell, Campbell’s…) et icônes de la pop culture (Mickey, Bambi, South Park…). Des questionnements sur la foi, il fait un spectacle graphique inouï avec, en vedette, Jean-Paul II qui se présente (se produit?) aux     Journées mondiales de la jeunesse de 1997 en superstar de la communication. Pièce unique dans l’histoire du vêtement liturgique, la chasuble blanche du pape est brodée d’une pluie de crucifix bleus, verts, rouges, jaunes – “un peu comme si j’avais kidnappé l’arc-en-ciel”, se rappelle Castelbajac – comme autant de points d’exclamations sur la force de son message.

À 67 ans, Jean-Charles de Castelbajac, aristo passionné par le rock et l’histoire des blasons, revient sur un parcours dont la plus grande réussite est, sans doute, d’avoir guidé la mode vers un public plus large, plus populaire, plus inattendu. Dans Fashion, Art & Rock’n’Roll, beau livre richement illustré, le créateur raconte ses rencontres, ses collaborations, ses coups d’éclat et ses influences. Un livre où l’on croise tous ceux et celles qui ont “porté” du Castelbajac, se transformant ainsi en ambassadeurs – de Farrah Fawcett à Rihanna, en passant par Elli & Jacno, mais aussi les éclats d’une époque dont ses vêtements sont, en quelque sorte, la mémoire. 

Pour construire ce livre qui raconte votre parcours, vous avez dû vous replonger dans vos archives. Dans quel état en êtes-vous ressorti ?

JEAN-CHARLES DE CASTELBAJAC – C’était vertigineux. En tirant le fil de ces souvenirs, j’ai vu une grande cohérence: tout est lié par l’amour. Tout est lié par l’envie de rencontrer des êtres avec qui j’ai eu envie de faire des choses. Plus qu’une histoire de mode, c’est une histoire humaine. Plus qu’une œuvre, c’est une vie. C’est l’histoire d’un jeune homme de 17 ans qui a fait un collège militaire, qui en sort, qui a envie de devenir comédien, qui a envie d’être guitariste de rock, devient créateur de mode et qui rencontre une multitude de gens extraordinaires avec qui il va collaborer. Ils sont si nombreux… Les photographes américains Robert Mapplethorpe, Cindy Sherman, le photographe allemand Lindbergh, Bettina Rheims, Olivero Toscani (qui se distinguera plus tard à travers les           campagnes chocs de Benetton – NDLR).

Qu’est-ce qui fait que vous attiriez tous ces artistes à l’époque ?

J.-C.D.C. – C’est une quête de frères choisis. Je n’ai pas eu de frère, et ma vie ressemblait à ça: constituer une armée de gens qui avaient une pensée alternative. Qui pensaient différemment. Quand je suis arrivé à Paris, je n’ai pas tout de suite été vers le milieu de la mode, je me suis dirigé vers la philosophie, vers Gilles Deleuze (philosophe français qui s’est beaucoup penché sur le système des signes dans les arts – NDLR), vers Marie-   Laure de Decker qui était photographe de guerre – des gens qui avaient des vies intenses.

Votre travail a souvent mis en scène la mode comme un happening célébrant l’efficacité du vêtement comme message – et souvent comme message politique. Êtes-vous un situationniste de la mode ?

J.-C.D.C. – En 1971, j’ai subi une violente levée de boucliers lorsque j’ai imaginé une campagne d’affichage avec les fesses de Pat Cleveland et Donald Jordan sur laquelle on peut lire “Suivez-moi” et qui sera censurée par le Vatican. C’est Malcolm McLaren (manager des Sex Pistols – NDLR), quand je le rencontre en 1972, qui me dit que j’ai posé un acte situationniste. Mais je ne savais pas qui étaient les situationnistes. Maintenant que je sais qui ils sont, je dis oui, je suis un situationniste, j’ai eu cette faculté de résister au système, même si aujourd’hui, je suis sorti de l’underground pour devenir un virus.

Un virus… Cela veut dire que tout le monde s’intéresse, de près ou de loin, à votre univers. Tout le monde, y compris le grand public qui ne s’intéresse pas spécialement à la mode.

J.-C.D.C. – C’est ce qui me touche le plus. Avoir réussi à faire éclater les carcans de la mode dans lesquels elle était coincée, faire exploser sa préciosité et sa distance. Mon ambition a été d’utiliser la mode comme un bulldozer pour dire “regardez les différences, appropriez-vous ces différences”. C’est très mystérieux: comment des milliers de gens ont, chez eux, un petit morceau de mon univers. Une petite facette de ma grosse boule disco qui reflète une partie d’eux-mêmes.

On vient de le dire, vous y êtes pour quelque chose. Mais tout de même, comment expliquez-vous l’intérêt du public pour la mode aujourd’hui ? 

J.-C.D.C. – Parce que la mode est une éponge aujourd’hui. Avant, la mode était un aimant. C’est très différent. Avant, la mode avait un pouvoir d’attraction. Attraction des mouvements qu’on digérait pour les rendre dans les collections. Aujourd’hui, la mode absorbe sans discontinuité – du rétro, du punk, du pop -, il n’y a plus l’idée de tendances, mais des intuitions marketing. Que le public s’intéresse à tout ça, c’est formidable.

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