Sound of Belgium – Danser, un hobby belge

Diffusé sur Plug RTL, le documentaire The Sound Of Belgium fait la radiographie sociale d'un loisir qui a fait de la scène nocturne belge une référence. Mais aussi un sujet d'inquiétude pour les autorités.

951283

La Belgique aime aller au café. La Belgique aime aller au foot. La Belgique aime aller à la kermesse. La Belgique aime aller à la mer. Mais la Belgique aime aussi aller au dancing. C'est dans cet éventail des loisirs du Belge moyen que plonge le formidable documentaire de Jozef Devillé et Pablo Eekman, The Sound Of Belgium, qui prouve combien notre royaume a été et reste un lieu où il fait bon danser. Au-delà du simple intérêt musical – le film s'arrête longuement sur le phénomène new beat, mais pas seulement -, The Sound Of Belgium ausculte ce hobby qu'on nous a souvent envié, au point de faire de la Belgique une plaque tournante, primordiale en Europe, des plaisirs de la piste de danse.

Construit sur un mix de témoignages et d'images d'archives (et il faut voir celles des fins de fêtes escortées par la police après dissipation des brumes matinales), le film montre que, dès les années 50, la consommation des loisirs des Belges – parmi lesquelles les sorties en boîtes – a logiquement suivi l'évolution du parc automobile. Mais aussi celle d'une scène nocturne construite, loin du regard du grand public, sur un cocktail détonant de sexe, de drogues et de musique. Interview du réalisateur.  

 

Votre film démarre sur l'évocation des dancings que l'on trouvait, dans les années 60 et 70, le long des routes nationales et où l'on venait danser sur de la musique jouée par des orgues mécaniques…

Jozef Devillé – Et on peut les considérer comme les premiers mégadancings! Le long des routes, en Campine, par exemple, on trouvait, l'un après l'autre, sept dancings de ce genre où plus de 5.000 personnes venaient danser chaque dimanche sur cette musique jouée par des machines mécaniques. C'était un loisir de paysans, la bourgeoisie ne se rendait pas dans ce genre d'endroits, elle préférait les grands bals en ville où se produisaient de grands orchestres.

La Belgique a toujours été une terre d'accueil pour les danseurs et ceux qu'on appelle aujourd'hui les clubbers. Pourquoi?

J.D. – Parce que notre pays a toujours eu un arsenal légal qui a toujours permis aux gens de mieux faire la fête. Les lois concernant la consommation d'alcool ou les heures de fermeture des établissements ont toujours été moins strictes chez nous qu'en France, par exemple. Même si ça change depuis quelques années où l'on sent que la Belgique est un peu moins libertaire qu'avant. Et puis, la Flandre a toujours été une plaque tournante pour toutes sortes de trafics – trafics de cultures, trafic de modes, de courants d'idées… Le port d'Anvers a toujours été une porte d'entrée pour beaucoup de choses et notamment pour les disques en import dont les Belges ont toujours été friands. C'est en exploitant ces disques venus d'ailleurs – notamment des disques peu connus de soul ou de rhythm and blues – que les disc-jockeys sont devenus modernes. Ils jouaient une musique uniquement pour les pistes de danse et jamais les tubes du hit-parade ou ce qu'on entendait à la radio.

Ces disc-jockeys ont été très influents dans un club comme le Pop Corn, cette boîte des années 70 qui, à Vrasene dans la Flandre profonde, accueillait des milliers de danseurs le dimanche après-midi.

J.D. – Le Pop Corn était une boîte perdue dans la campagne – il fallait vraiment connaître pour y aller – et c'était un résumé de la classe prolétaire des années 70. Chaque semaine, le Pop Corn était bourré d'Italiens qui venaient du Hainaut et plus particulièrement de Charleroi. Le nord de l'Angleterre – Manchester et d'autres régions minières – avait connu le même phénomène social avec la scène northern soul, qui exprimait également les plaisirs de la classe ouvrière.

Le Pop Corn était un lieu où l'on oubliait sa condition sociale…

J.D. – Bien sûr, et la première chose qui comptait dans ce passe-temps qui consistait à sortir et à aller danser au Pop Corn, c'était de bien s'habiller. Il y avait une fierté à être bien habillé – ce qu'on a retrouvé, plus tard, dans la scène new beat où les gens faisaient des efforts pour soigner leur look. A l'époque, aller au Pop Corn permettait à des gens de condition sociale inférieure de jouer le jeu du chic. C'était aussi un lieu connu à l'étranger. Un ancien DJ m'a raconté qu'un client prenait l'avion de Nice jusqu'à Paris où il louait une voiture pour venir danser au Pop Corn. 

A la fin des années 80, la new beat dépasse la simple mode musicale et devient un phénomène de société…

J.D. – Oui. Pourtant, ni la BRT, ni la RTB ne s'intéressaient à cette musique. Au contraire, ces chaînes la niaient. En 1989, VTM, la chaîne commerciale flamande, s'y intéresse et ça explose à ce moment-là. Les images que j'ai retrouvées de l'époque sont des images qui se penchent sur le phénomène à cause des descentes de police. Et les chaînes de télévision sont là parce qu'elles étaient averties de ces descentes. C'est pour ça qu'on a ces images…

Le Boccaccio, près de Gand, reste le lieu le plus emblématique de cette nouvelle visibilité de la scène dance de Belgique que l'on découvre liée au trafic de drogues…

J.D. – Oui, "visibilité" est le mot juste. Le grand public va découvrir le phénomène social de la new beat liée à la drogue, même si la drogue – depuis le jazz – a toujours circulé dans la vie nocturne. C'est lorsque cette visibilité de la new beat s'affirme que les hommes politiques – les bourgmestres, par exemple – commencent à prendre position et organisent des descentes, des fermetures afin d'attirer l'attention des médias et plaire aux citoyens. Ça n'a servi qu'à diaboliser le milieu des discothèques et la musique, en oubliant de préciser que la drogue se trouve un peu partout dans notre société, y compris dans le milieu financier.

La montée de l'hédonisme sur la scène électronique en Belgique est-elle liée à la montée des chiffres du chômage?

J.D. – Je n'ai pas poussé mes recherches jusque-là, mais je pense que oui. Mais c'est un phénomène auquel on a déjà assisté en Belgique, à la fin des années 70, avec l'explosion de la scène punk et, dans les années 80, new wave. Des époques durant lesquelles le chômage pousse les jeunes à s'oublier dans la musique.

La Belgique reste un endroit capital pour la musique électronique puisque Tomorrowland, l'un des plus grands festivals électro au monde s'est, lui aussi, transformé en phénomène de société…

J.D. – Oui, à part que nous sommes dans une période de globalisation et que la musique électronique – avec des gens comme David Guetta – est vraiment devenue une musique très populaire. Les parents s'intéressent à Tomorrowland parce que, parfois, ils écoutent la même musique que leurs enfants, ce qui n'était pas du tout le cas des générations précédentes. La grande différence entre les sorteurs de mon film et les festivaliers de Tomorrowland est une différence de mentalité. Dans mon film, on voit des clubbers qui sortent chaque week-end – certains commençaient leur marathon le jeudi soir pour finir le lundi matin. Tout ça est terminé aujourd'hui. Aujourd'hui, en semaine, on est derrière son ordinateur et participer à des événements comme Tomorrowland, qui relève du parc d'attractions, c'est simplement aussi une façon de dire "J'y étais"…

THE SOUND OF BELGIUM

MARDI 8 PLUG TV 20H40

THE SOUND OF BELGIUM 

A Bruxelles, à l'affiche au cinéma Aventure. www.cinema-aventure.be

A Namur, le 5/11 dans le cadre des Beautés Soniques.

Plus d'actualité