Sfar: Philographie des Lumières

Forçat du crayon, l'auteur du Chat du rabbin revient avec une nouvelle série. Il mérite la considération, le respect et la paix.

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En ce temps-là, l’esclavage, horreur sans nom, possédait une forme: le triangle. Des navires français acheminaient aux Amériques des cargaisons entières d’esclaves noirs capturés sur les côtes africaines. Sans papiers, ils étaient pourtant accueillis à bras ouverts. La mondialisation commençait sous de biens tristes tropiques… Parce qu’il ose aborder sans complexe un sujet grave, hélas toujours d’actualité, et qui questionne les fondements mêmes de notre société, Sfar mérite notre considération.

L'esclavage, ombre au tableau des Lumières, chiffonne à ce point ce gentilhomme en dentelles que, tout à ses réflexions humanistes, il en oublie l’un des ressorts essentiels de l’âme humaine: le cul de Madame. Le déserter pour les arides contrées de l’esprit ne constitue pas simplement une faute de goût, car il est admis que le féminin séant offre davantage de révélations sur la masculine psyché que tous les discours sur les droits de l’homme… Or, il s’agit en l’occurrence des devoirs de l’homme, sur lesquels Madame semble d’autant plus à cheval que Monsieur dédaigne y être. Parce qu’il ose dénoncer les négligences ordinaires qui font la misère des couples et minent de ce fait les fondements mêmes de notre société, Sfar mérite notre respect.

A peine Madame envisage-t-elle de mêler ses larmes de dépit à la sueur d’un commis de cuisine que Monsieur, décidément embarqué sur la voie périlleuse du mysticisme humanitaire, se fait noircir de pied en cap afin de mieux comprendre la condition de l’homme noir. Enfermé dans le coffre renfermant les coupons de la compagnie esclavagiste qui lui permet de vivre confortablement et lui offre, par providentiel corollaire, le loisir de méditer sur la condition des pauvres gens dont le labeur l’enrichit, Monsieur pourrait bien ne pas survivre à cette épreuve initiatique qui plonge Madame dans un désarroi mâtiné de perplexité coupable. Parce qu’il ose pointer du doigt les contradictions effarantes des bienveillantes pensées d’une élite incapable d’expliciter valablement les fondements mêmes de notre société, Sfar mérite l’admiration. Et parce qu’il ose, après avoir crûment dépeint les rafles négrières, enchaîner sans transition rêveries coquines, jeux littéraires et fornications canines, Sfar mérite qu’on lui fiche une paix royale pour que paraisse le plus rapidement possible la suite de cette perle du foutage de gueule qui nous fait tant saliver qu’il ne lui sera pardonné aucune panne.

Les Lumières de la France. Tome 1: la Comtesse Eponyme,
Joann Sfar,
Dargaud, 64 p.

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