Qui est et que vaut Patrick Modiano, prix Nobel de littérature 2014?

Patrick Modiano est devenu à 69 ans le 15eme lauréat français du Prix Nobel de littérature. Si l'auteur se dit surpris, à la rédaction, on l'est moins. En 2013, Moustique lui consacrait un long portrait et la semaine dernière, on disait tout le bien que l'on pensait de  Pour que tu ne te perdes pas dans le quartier, son dernier roman et donc, de facto, son meilleur

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Tout est "bizarre", "compliqué" quand Patrick Modiano parle. Mais tout se dénoue dans ses livres qui reprennent, avec juste quelques variations, toujours la même mélodie, simple et nostalgique. D'ailleurs, dans la présentation de son récent recueil de dix romans, l'écrivain regrette de ne pas être musicien, de n'avoir pas su composer, comme Chopin, ses Nocturnes, plutôt que ces dix livres perçus comme "un seul ouvrage" et "l'épine dorsale de tous les autres".

Deux fois pourtant, on a parié qu'il allait changer la manière et la matière de ses livres. Récit ouvertement autobiographique, Un Pedigree aurait pu liquider en 2005 ses douleurs d'enfance, le désintérêt de ses parents, la cruauté de la mort à 9 ans de Rudy, son frère. Non, le subtil ruminement a repris. En 2010, est venu L'Horizon, comme souvent l'histoire d'un homme mûr revenant sur ses pas. Mais cette fois, le dernier chapitre ressemblait à la possibilité d'un happy end puisque la dernière page s'achevait juste avant que le héros ne retrouve l'éventuel amour de sa vie. Deux ans plus tard, L'Herbe des nuits, son dernier roman, est d'une beauté qui n'appartient… qu'aux vingt-cinq précédents.

Le déclic biographique

Et pourtant, quelque chose a changé chez Modiano, qui tient plus à l'attitude de l'auteur qu'à son écriture. Le tournant décisif pourrait être une biographie parue en 2010. Journaliste économiste, mais passionné de Modiano, Denis Cosnard a démontré que le plus grand écrivain français en activité, chevalier de la Légion d'Honneur, bardé de prix littéraires (dont le Goncourt en 78), était aussi un précurseur de l'autofiction, phénomène de librairies des dernières années. Mais son autofiction est si travaillée qu'elle réclame un décodage. C'est ce que réussit Dans la peau de Patrick Modiano. L'essai relie jusqu’au vertige romans et histoires familiales pour expliquer comment toutes les fictions de Modiano sont nées des vingt-une premières années de sa vie, c'est-à-dire jusqu'au moment où il s'est mis à écrire.

Dans ses livres, Modiano a sondé ses origines, son enfance, sa jeunesse, indirectement. Même dans Un Pedigree, (un des livres préférés de Benoît Poelvoorde comme il nous l'expliquera la semaine prochaine), s'il décrit ouvertement son enfance sacrifiée, il le fait avec un détachement terrible. Il va jusqu'à prétendre qu'au fond rien n'est réel dans cette partie de sa vie, qu'elle n'est pas la sienne puisqu'imposée et qu'à part la mort de son frère foudroyé par la leucémie, rien de tout cela ne le concerne. Ses retours obsessionnels sur cette période disent bien sûr le contraire. Rien ne concerne plus profondément l'écrivain Modiano d'un mètre nonante-huit que le désarroi du petit garçon qui se demande pourquoi lui, le bon élève, est repoussé par ses parents, envoyé en pension, confié à des inconnus, oublié dans des coulisses de théâtre, tragiquement privé de son frère, sa seule famille, Rudy à qui il dédiera ses huit premiers livres.

Jean Modiano (son premier prénom, Patrick est le second) nait dans le chaos, à la fin de la guerre, de parents qui n'auraient pas dû se rencontrer en 1942 et se sépareront officiellement vingt ans plus tard. Albert Modiano, le père, sera longtemps au coeur des romans d'un fils qu'il ne verra plus après 1965 et jusqu'à sa mort en 76. Juif, affairiste douteux, sans doute trafiquant, Albert avait pendant la guerre tenté de déjouer le recensement obligatoire, de vivre sous une fausse identité, voire de pactiser avec l'ennemi. Il entretiendra en tout cas des fréquentations troubles avec des proches de la gestapo française. L'écrivain s'est longtemps acharné sur ces questions, laissant s'exprimer haine, incompréhension puis pardon.

Sa mère, Luisa Colpeyn est une comédienne catholique anversoise (la langue maternelle de Modiano est le flamand!), attirée à Paris par le cinéma et le music-hall. Absente de ses premiers romans, elle sera ensuite évoquée sans chaleur. Il faut dire que le couple, souvent séparé, s'est systématiquement débarrassé de ses deux enfants. Rudy et le futur Patrick seront même confiés à deux femmes liées à un gang de voleurs, jusqu'à leur arrestation.

Balayé par le temps

Adolescent livré à lui-même, l'interne Patrick Modiano ne rentre plus chez lui le week-end. Il marche dans Paris, devant ces hôtels de luxe où son père l'avait parfois emmené pour inspirer confiance lors de rendez-vous d'affaire douteux. Il marche aussi dans le vieux Pigalle pendant que sa mère joue au théâtre. Il traverse, observe, croise et reste toujours au dehors. Trop jeune, sans argent, sans ancrage, il a peur, constamment. Il est un de ses personnages errants, "balayés par le temps" de ses livres. On l'y reconnaît en jeune homme accroché à d'étranges inconnus, prend quand même des notes, commence un roman au titre explicite Un homme se penche sur son passé. On le reconnaît aussi dans ses adultes vieillissant des derniers livres qui tentent de revenir en arrière pour réparer un passé des occasions manquées, des déclarations tues, des sentiments étouffés pour des êtres à peine touchés et brusquement disparus.

Modiano a consacré sa vie d'écrivain à revenir à ses points de départ, aux entrelacs incompréhensibles de sa première jeunesse, à recréer, selon ses mots, "l'odeur du passé". Récemment, il est allé jusqu'à confesser avoir semé ses romans de patronymes réels à peine transformés en espérant que des gens se reconnaîtraient et se manifesteraient. C'est comme si le Dans la peau de Patrick Modiano de Denis Cosnard l'avait libéré d'une obligation de réserve. Désormais, l'écrivain assume les sources et la démarche de son oeuvre. Dans l'introduction à Romans, il va nous invite même à lire les mille pages suivantes comme "une autobiographie rêvée" illustrée de photos personnelles. Comme s'il espérait encore provoquer des témoignages qui dissiperaient les éternelles énigmes de ses origines. Il serait temps. Depuis ce 30 juillet, Modiano a 68 ans.

DANS LA PEAU DE PATRICK MODIANO

Denis Cosnard

Fayard, 282p.

Alors, ça vaut quoi le dernier Mondiano?

Roman policier à la recherche du temps perdu, son dernier livre est, comme toujours, son meilleur.

Jean Daragane est un écrivain fatigué, bientôt un vieil homme. Dans sa vie, il ne se passerait plus rien si un couple étrange ne tenait à lui rendre un vieux carnet d'adresses perdu, un couple peut-être dangereux qui pose des questions sur un nom du carnet, celui d'un homme qui, cinquante ans plus tôt, aurait été lié à un fait-divers sanglant… Daragane se contentait de "faire la planche sur son passé", il va devoir plonger vers des souvenirs "qu'il prenait garde, sans en avoir clairement conscience, de ne pas réveiller".

Comme souvent, le dernier Modiano a un air de roman policier. Ce pourrait être aussi une livre d'amour, une relation furtive avec une jeune épouse délaissée (là aussi une habitude) et puis, derrière ce paravent, un lien fort avec une femme qui aurait pu être sa sœur ou son amante mais qui joua le rôle de mère. Parce qu'au fond de ce livre où l'on descend les rues pour "prendre le temps à rebours", il y a le passé de l'écrivain. Pas celui de Jean Daragane, mais de Patrick Modiano. Des bribes de réalités exposées dans Un pedigree, transposées dans Remise de peine, reprises autrement ici et, par-delà ces faits bruts, une jeunesse effrayée, abandonnée, quasi clandestine, qui est la matrice de sa trentaine de romans.

Comme toujours, le dernier Modiano est son meilleur livre. Il reprend une rêverie douce, mélancolique, prudente, presque craintive dont l'auteur pas plus que le lecteur ne veulent sortir. A chaque fois, son dernier roman est un peu plus bref, un peu plus parfait, un peu plus inutile. L'écrivain, le vrai comme son personnage, laisse dans ses livres des appels qui ne sont jamais entendus. Personne ne remonte du passé pour donner un sens, une chaleur à ses souvenirs. Modiano dit écrire parce qu'il est incapable de faire autre chose. A 69 ans, il ne sait toujours pas conduire une voiture ou utiliser un ordinateur. En dehors de ses livres de plus en plus poignants à mesure que ses années passent, on peut même se demander comment il réussit à vivre.  – J.-L. C.

Pour que tu ne te perdes pas dans le quartier, Patrick Modiano, Gallimard, 148p.

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