Pour une fois, Columbo laisse tomber

Dernier exemple de flic débonnaire, il fut le trait d'union entre la télé de papa et la télé des Experts. Columbo est mort. Il avait 83 ans.

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Peter Falk faisait partie de ces acteurs qui ressemblent à n'importe qui sans être n'importe qui. Avec son physique passe-partout, cannibalisé par la silhouette du lieutenant Columbo, Falk est entré dans la légende de la télé et du cinéma par la petite porte. Il aimait à rappeler cette anecdote du temps de sa jeunesse où un producteur d'un grand studio n'avait pas voulu de lui, précisant que, pour le même prix, il pouvait se payer un acteur avec deux vrais yeux. Si Peter Falk ressemblait à n'importe quel homme à l'arrêt du bus, il avait pourtant ce regard unique qui vous interrogeait de biais et qui, sans doute, a beaucoup fait dans la mise en place du personnage Columbo. L'œil de verre, il le portait depuis l'âge de trois ans lorsque, petit garçon, il est soigné pour une tumeur à l'œil.

Né en 1927 dans une famille juive de New York, Peter Falk était un très bon étudiant, raflait les diplômes assez facilement et fut à deux doigts d'entrer à la CIA. Un garçon sérieux (il est conseiller à la productivité à la direction du budget du Connecticut) mais qui nourrit, depuis toujours, le rêve d'être acteur. On le sait peu, mais Columbo a commencé en jouant du Molière et en se frottant l'imper dans le rôle de Sganarelle dans Don Juan. On aurait aimé voir ça, mais hélas, de cette époque (la fin des années 50), il ne reste rien comme témoignages. Tout est parti comme tout partait dans sa tête. Peter Falk, atteint de la maladie d'Alzheimer, a terminé sa vie, perdu dans les couloirs de sa propre mémoire et, parfois, errant dans les rues sans savoir qui il était. Il est mort vendredi, à 83 ans, laissant derrière lui des images fortes qui prouvent que le public, lui, sait très bien qui il a été.

Columbo, son trench, son cigare, sa femme

Neveu de Sherlock Holmes et petit cousin d'Hercule Poirot, le lieutenant Columbo bouclait ses enquêtes en une heure, parfois une heure trente (ça dépend des périodes) – ce qui est plus long que les 52 minutes réglementaires d'aujourd'hui. D'accord, mais Columbo, expert de lui-même, de sa femme et, dans l'élan, de la nature humaine, faisait tout, tout seul. Sans l'aide du moindre profiler ou ordinateur. Produite à partir de 1969, d'abord réservée à Bing Crosby (on peut le croire, ça?), Columbo est un emblème de la télé des années 70 et 80. La série policière d'avant Les experts, le dernier exemple d'histoires de meurtres à la papa avant le grand saut dans la haute technologie et l'ère des serial killers. Ce n'est pas que les dossiers traités par le lieutenant étaient moins terrifiants ou moins glauques que ceux exploités aujourd'hui, mais il y avait chez Columbo cet air débonnaire qui donnait à l'ensemble un petit côté "Ricoré, l'ami du petit-déjeuner". Avec sa panoplie (sa Peugeot 403, son cigare, son trench, son chien, sa femme à qui nous n'avons jamais eu l'honneur d'être présenté) et son sens de la déduction, Columbo menait à bien ses enquêtes comme d'autres faisaient des huit lettres et explosaient le compte au jeu Des chiffres et des lettres – pour le plus grand plaisir des familles.

Le cinéma de John Cassavetes

Si Columbo a corrompu la carrière d'acteur de Peter Falk au cinéma, il n'en demeure pas moins l'un des grands interprètes d'un des plus grands cinéastes du cinéma américain indépendant, John Cassavetes. Le réalisateur qui, lui aussi, démarre dans une série télé (la moins célèbre mais très culte Johnny Staccato) a construit autour de son univers un clan, pour ne pas dire une famille, dont les membres les plus précieux étaient Peter Falk, Ben Gazzara et Gena Rowlands, son épouse qu'il a plusieurs fois filmée dans les bras de l'un, de l'autre ou dans les siens.

Impossible donc d'évoquer Falk sans évoquer la puissance de films comme Husbands sorti en 1970 – la virée post-funéraire de trois quadras qui viennent d'enterrer leur ami le plus cher – et surtout, en 1974, Une femme sous influence, tsunami psychologique qui offre à Peter Falk son rôle le plus violent. Falk y incarne un ouvrier aux prises avec la dépression d'une épouse (magistrale Geena Rowlands) qu'il fait semblant de ne pas comprendre. L'acteur symbolise le désarroi d'une génération d'hommes en rupture avec la condition des femmes et c'est magnifique à regarder, bien que très douloureux. Bref, si de Peter Falk vous ne connaissez que Columbo, jetez-vous sur les DVD des films de Cassavetes, la surprise est de taille.

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