Nicolas Bedos: « Je crois que je suis taré »

Son père part. Il arrive. Guy Bedos quitte la scène mais laisse, derrière lui, son fils, Nicolas. On ne sera donc jamais quitte avec cette famille.

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On a découvert votre talent de chroniqueur télé chez Franz-Olivier Giesbert. Laurent Ruquier et Michel Denisot vous ont approché, mais vous avez refusé leurs propositions. La télévision n'était donc qu'une brève parenthèse dans votre parcours d'auteur?
Nicolas Bedos – Il y a trois ans, je ne savais pas que je pouvais être attractif pour les gens. La télé m'a donné envie de montrer ma tête qui, pour moi, n'était qu'une sorte d'ersatz de celle de mon père. Du coup, j'ai envie de faire l'acteur, j'ai envie de monter sur scène. J'ai toujours eu envie de jouer. Oui, je peux vous l'avouer, je suis un garçon qui, par politesse vis-à-vis de son père et vis-à-vis des gens, a toujours été un peu frustré.

Vous aviez peur d'être le fils de votre père?
Il y a une telle agressivité à l'égard des enfants de vedettes que j'ai toujours pensé qu'il valait mieux que je m'exprime à travers les acteurs pour qui j'écrivais. Je n'avais pas peur d'être un "fils de" quand j'écrivais pour le théâtre, j'avais peur d'être un "fils de" quand j'ouvrais ma gueule à la télé. M'exposer, je pensais que c'était chercher la merde. C'est vrai que je ressemble beaucoup à mon père, il y a un certain mimétisme, mais le temps est mon allié… Tous les jeunes ne connaissent pas Guy Bedos, quoi! Ce n'est pas dans leur culture. Et moi, j'ai aussi été catapulté par Internet et par tous ces jeunes mecs qui postaient mes chroniques télé sur leur Facebook… J'en ai été le premier surpris. Comme je m'exprime de façon très littéraire, parfois à la limite de la pédanterie, j'ai été surpris que les mecs de 17 ans trouvent ça très marrant.

Les jeunes vous ont pris pour le nouveau comique à la mode…
Je n'ai pas la prétention d'être un comique. Je ne pense pas que je vais faire de l'ombre à Jamel Debbouze ou à Gad Elmaleh, ni même à mon père. La frontière est très mince entre ce que j'écris et l'humour, mais la frontière est quand même significative. Il se fait que, du théâtre, je suis passé à la chronique, et que les gens se sont mis à rire. J'ai donc poussé l'aspect drolatique de ma nature, mais au départ, moi, je suis quelqu'un de sinistre.

Vous expliquez dans l'introduction de votre livre que vos chroniques vous ont valu – évidemment – beaucoup d'inimitiés, de plaintes, de problèmes. N'est-ce pas parfois fatigant?
Parfois, oui. Quand on fait ce métier et qu'on cite des gens, on se fait deux ennemis par chronique. Et donc, oui, j'ai des problèmes avec des gens et c'est fatigant… Par exemple, quand on arrive dans un restaurant et qu'on se dit "Merde, il y a l'autre là, va falloir aller ailleurs". L'autre jour, j'ai eu un coup de blues… Je me suis pris une mandale d'un mec qui s'occupe de Grand Corps Malade, qui est un garçon que j'aime bien, mais que j'avais écorché dans un texte dont je ne me souvenais même plus… Pourtant, je ne suis pas désagréable dans la vie et je n'ai pas cet esprit frondeur – je n'ai pas envie de faire de peine. Et quand ça se termine mal, ça me surprend toujours un peu car, moi, j'ai l'impression de déconner.

Jouer avec l'humour, quand on a le talent de savoir écrire juste, ça peut faire mal et ça peut faire de vous un homme à la méchante réputation. Mais antisémite, homophobe, islamophobe, sexiste…, c'est beaucoup pour un seul type.
Mais mon travail, c'est justement d'exprimer toutes les pulsions les plus folles dont dispose l'être humain. Je crois que je suis, à la fois, une femme, un homme, un pédé, un raciste, un con, un type brillant, un paysan, un snob, un abruti, un dandy. Pendant que j'écris, je suis traversé par tout ça – surtout quand vous écrivez pour le théâtre. Moi, quand j'écris mes personnages pour le théâtre, j'ai une chatte et puis une bite, et puis une chatte et puis une bite – sinon ça s'entend et c'est de la merde! Quand je décris mes relations incestueuses avec ma petite sœur, évidemment que c'est pour rire, mais en même temps, ce n'est pas pour rire. Pendant que j'écris, je vis la situation et je deviens fou, mais ce n'est pas de la folie qui finit au tribunal. Je crois que c'est mieux de dire des horreurs que de les faire. Et je crois que je suis complètement taré, et c'est peut-être même ça qui fait du bien aux gens. Après, peut-être qu'il faut un peu de morale à la fin, mais je n'en sais rien.

Votre père vous engueule-t-il?
Oui, mais il en a de moins en moins l'occasion: on ne se voit presque pas. On s'aime beaucoup, on s'appelle souvent, on s'envoie de longs textos, mais on s'est un peu éloignés. Mais oui, il m'engueule et il m'a beaucoup engueulé. Il a été un père exceptionnel, c'est presque emmerdant de le dire parce qu'il m'enlève toute une partie de mon inspiration qui pourrait découler de mes douleurs d'enfance. Mon père a été un père magnifique, c'est incontestable. Et il m'a beaucoup engueulé, j'étais très turbulent. Ma mère s'est beaucoup plainte d'avoir le mauvais rôle. Mon père, lui, était souvent en tournée et quand il revenait, il n'avait pas envie d'être l'emmerdeur.

À quel âge avez-vous commencé les conneries? Quinze, seize ans?
Quatorze! Je ne sais pas pourquoi, j'étais aussi… J'ai toujours été un enfant très aimé, mais j'étais très mal. C'est très compliqué d'être parent, et ce n'est pas dans mes priorités. Je trouve que mon père, avec ses quatre enfants, en a vu de toutes les couleurs et il n'est vraiment pas rancunier.

Que faisiez-vous pour être turbulent?
J'ai toujours été double. D'un côté, j'étais un gamin très littéraire, furieusement artistique, très curieux pour son âge, je lisais beaucoup. À côté de ça, j'avais – et j'ai toujours – une espèce de frivolité, d'échappatoire dans les mondanités et dans ce qu'il y a de plus bête. À partir du vendredi soir, je rendais fous mes parents parce que j'étais obsédé par l'idée de retrouver les filles, d'aller à la soirée à la mode, et d'entrer dans la boîte à la mode…

Et vous êtes toujours un peu cet homme-là?
L'autre soir, j'ai fait l'émission de Guillaume Durand, Le dîner (sur Paris Première – NDLR), et je me regardais, avec les autres – Beigbeder, Biolay – au milieu des tableaux d'art contemporain, et je ne me supportais pas. Et pourtant, je suis aussi comme ça: tellement parisien, obnubilé par les femmes, par le qu'en-dira-t-on. Je me regarde et je me dis "C'est pas moi", mais si ce n'était pas moi, j'aurais écrit une chronique assassine.

De quoi va parler votre premier roman?
Ça va essayer de parler, d'une façon amusante et caustique, de mon retour au festival de Cannes des années après une dépression gravissime que j'y avais entamée. Je décris le parallèle entre cette vie mondaine et frivole, qui a été la mienne cette année, où l'on m'invitait à toutes les soirées où j'étais très dragué – par tout le monde, les hommes, les femmes – et l'aventure que j'ai vécue là-bas à 21 ans où j'étais isolé dans une chambre d'hôtel d'où j'étais incapable de sortir sous le coup d'une énorme crise personnelle. C'est un livre autour des variations sur les up et down de la vie.

À quoi était due cette dépression?
À plusieurs choses qui se sont passées dans ma vie quand j'avais 21 ans et qui sont d'ordre substantiel, toxique et évidemment psychanalytique. À 21 ans, j'étais déjà ex-mégalo, ex-toxico et maintenant, je suis rabat-joie. La seule drogue que je m'autorise, c'est le whisky-Coca light, le vendredi soir.

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