« Le Pukkelpop ne doit pas devenir le festival du traumatisme »

L'organisateur du Pukkelpop Chokri Mahassine revient pour la première fois sur le drame qui a coûté la vie à cinq personnes. Il le garantit, la nouvelle édition du festival sera encore plus sûre, pas moins excitante.

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Le 18 août 2011, une tempête sans précédent causait la mort de cinq personnes au festival Pukkelpop, à Hasselt. Dans les heures qui ont suivi le drame, le public présent tout comme les médias et les autorités ont été unanimes pour saluer la gestion du plan de sauvetage par l'organisateur Chokri Mahassine et son équipe. Après l'enquête du parquet de Hasselt et l'analyse des experts en météorologie, le gouvernement a reconnu le caractère exceptionnel de cette catastrophe naturelle, ouvrant ainsi la porte à des dédommagements par le Fonds des calamités. Bien vite, pourtant, les questions concernant les remboursements des tickets, les indemnités aux victimes et la sécurité des festivals en général ont suscité la polémique. Dans le nord du pays, le débat s'est même transformé en règlement de compte politique au Parlement flamand où Chorki Mahassine, 52 ans, siège sur les bancs du SP.a. La 27e édition du Pukkelpop se tiendra pourtant du 16 au 18 août prochain. Pour la première fois depuis le drame, Chokri Mahassine a accepté de se confier à la presse francophone. "Je n'oublierai jamais ce qui s'est passé", nous explique-t-il. "Mais il est important de tirer un trait et d'aller de l'avant."

 

k Qu'est-ce qui occupe le plus vos pensées aujourd'hui? Le drame de l'année dernière ou la prochaine édition du Pukkelpop qui se tient du 16 au 18 août?

Chokri Mahassine – Avec mon équipe, je me focalise principalement sur l'avenir tout en gardant en mémoire ce drame, dont le souvenir ne me lâchera jamais. Les premiers mois qui ont suivi la catastrophe, nous avons focalisé toute notre attention et notre énergie sur les victimes, leurs familles et leurs proches. On s'efforce encore aujourd'hui de les aider du mieux que nous pouvons. Mais il est aussi important de regarder devant nous et de nous fixer un objectif, qui est la réussite de la prochaine édition de notre festival.

 

k En octobre dernier, vous aviez déclaré: "Chaque jour, je me demande si nous avons vraiment fait tout ce que nous pouvions." Quelle est votre réponse à cette question aujourd’hui?

Ch.M. – Le drame du Pukkelpop 2011 a été reconnu comme catastrophe naturelle. Avec des vents dépassant les 160-170 km/h, la tempête qui a balayé le site n'a jamais eu d'égale chez nous. Que faire contre cela? Le plan catastrophe a bien fonctionné. Tous les observateurs extérieurs considèrent que c'est presque un miracle qu'il n'y ait pas eu plus de victimes. Je considère moi-même que, sur un plan opérationnel, notre réaction concertée avec tous les services de secours et les autorités a permis de limiter les dégâts humains. Mais, bien sûr, une victime est une victime de trop.

 

k Vous sentez-vous coupable de ce qui est arrivé?

Ch.M. – Non. Culpabiliser n’est pas dans mon caractère. Par contre, je me sens responsable par rapport aux familles des disparus et aux blessés que nous aiderons jusqu'au bout. Un fonds spécial d'aide aux victimes, qui est géré de manière indépendante, a été créé. Nous y contribuons comme tant d'autres. Au sein de l'organisation du festival, nous avons aussi créé une cellule qui est chargée de garder le contact avec les victimes et leurs proches. Nous ne les laisserons pas tomber.

 

k Au lendemain du drame, il y a eu unanimité pour saluer votre gestion du plan catastrophe. Mais quelques mois plus tard, les critiques ont fusé. Vous comprenez?

Ch.M. – Je comprends que les médias prennent le recul nécessaire et posent un regard critique sur ce qui s'est passé au Pukkelpop. Par contre, ce qui me dérange, c'est que quelques heures seulement après le drame, des informations erronées ou tout simplement non vérifiables ont circulé, notamment via les réseaux sociaux. Et ça s'est vite emballé. Ce sont finalement les festivaliers qui ont été les plus modérés. Ils disaient: "Du calme, nous étions sur place. On sait ce qui s'est passé."

 

k Dans les médias flamands, les attaques sont devenues progressivement plus personnelles. Plus politiques aussi. On a épluché les comptes de vos sociétés, votre vie privée, vos activités en dehors du Pukkelpop. Cela vous a affaibli?

Ch.M. -Je mentirais en disant le contraire. Je n'avais pas l'habitude d'être attaqué personnellement et j'en ai souffert. Mais il faut aussi relativiser. La presse musicale, qui connaît l'histoire du Pukkelpop, n'a pas alimenté la polémique. Ce sont certains éditorialistes du nord du pays qui ont pris le relais. Quelques politiciens ont envoyé des tweets et des mails à leurs contacts dans les médias qui sont friands de ce genre d'infos. Je ne suis pas le seul élu à avoir subi pareille campagne de presse. Mais d'un autre côté, j'ai toujours reçu dans le passé beaucoup de soutien et j'en ai également profité. Quand on vous jette des fleurs et que vous les acceptez, il faut aussi être capable de surmonter les attaques.

 

k L'un des reproches qui reviennent le plus souvent, c'est votre manque de communication pendant et après le drame.

Ch.M. – Le jour de la catastrophe, nos priorités étaient la mise en place du plan catastrophe, la gestion des victimes et celle des dizaines de milliers de spectateurs encore présents sur le site. Il y a eu des lacunes dans la communication, je le reconnais. Les messages adressés au public l'ont été en néerlandais et en anglais, qui est la langue du rock. Nous aurions dû aussi communiquer en français. On a retenu la leçon. Les mois qui ont suivi la catastrophe, je ne me suis pas caché, mais j'ai réfléchi à la manière de communiquer. Il y a eu des annonces officielles sur notre site Internet mais, pour le reste, j'ai préféré me taire. Parfois, c'est la meilleure solution. A un moment donné, vous pouvez dire n'importe quoi, ça se retourne toujours contre vous.

 

k Avez-vous songé à renoncer définitivement au Pukkelpop?

Ch.M. – Oui.

 

k Quand?

Ch.M. – Les premiers jours qui ont suivi le drame. Ce que nous avons vu nous a fait très mal, à moi, mais aussi aux 6.000 personnes qui travaillaient sur place, au public et aux artistes. C’était trop. Ces images, nous sommes des dizaines de milliers qui ne les oublieront jamais. Impossible de faire l'impasse. Mais j'ai aussi reçu beaucoup de messages d'encouragements des familles des victimes, de mes collaborateurs, des jeunes.

 

k Outre la qualité de sa programmation, le Pukkelpop a toujours été pris en exemple pour son organisation et l'accueil réservé aux festivaliers. Pensez-vous que cette réputation est écornée?

Ch.M. – Je crois au contraire que notre image de grande famille est renforcée. Nous recevons toujours plein de messages de festivaliers qui se considèrent comme des pukkelpoppers. C'est autant notre festival que le leur. Nous avons toujours privilégié l'accueil et le confort du public. Le Pukkelpop a été le premier festival à proposer des services de navettes gratuites, à offrir le camping aux détenteurs d'un "pass trois jours". On a créé avant tout le monde des zones de repos, des écozones etdes espaces assis pour se restaurer. Ceux qui viennent au Pukkelpop le savent.

 

k Quelles modifications comptez-vous apporter pour l'édition 2012?

Ch.M. – Au niveau musical, nous voulons rester au top et nous le serons. Mais il faut bien sûr tirer les leçons de ce qui s'est passé l'année dernière. Nous allons renforcer la communication et la diffusion d'informations au public pendant le festival, trouver une solution avec les opérateurs téléphoniques pour que le réseau mobile ne soit pas saturé. La météo reste un point sensible. Si vous consultez l'avis de vingt météorologues, vous aurez vingt avis différents. Tous les festivals européens sont sensibles à cette problématique, mais il n'y a rien de plus imprévisible que ça. Comme chaque année, nous avons aussi abattu les arbres malades sur le site et nous en avons replanté d'autres.

 

k La sécurité va-t-elle être renforcée?

Ch.M. – Nous avons toujours été sévères sur le respect des normes de sécurité et nous serons encore plus pointilleux. Mais nous n'oublions pas que le Pukkelpop est une fête. On lâche la bride aux jeunes même si ceux-ci disent souvent que nous sommes trop durs.

 

k Avez-vous organisé des réunions officielles sur la sécurité avec les autres festivals?

Ch.M. – Il y a toujours une concertation entre les festivals. Ce sont des concurrents, mais surtout des collègues. On se voit de manière informelle et nous confrontons nos expériences. Nous avons également des contacts avec les festivals internationaux. Après le drame de l'année dernière, les organisateurs des concerts en Belgique ont écrit une carte blanche dans la presse pour soutenir le Pukkelpop. Dour, Werchter, même le festival Lowlands aux Pays-Bas ont versé de l'argent au Fonds des victimes. Il y a eu une belle solidarité.

 

k Est-ce que vous ne vous livrez pas à une surenchère entre vous? Avec toujours plus d'artistes, de scènes, d'effets d'annonce et d'argent? Le public a-t-il vraiment besoin de ça?

Ch.M. – Quand un marché fonctionne, on dit toujours qu'on exagère. Or, le marché des festivals fonctionne très bien chez nous. C'est le public qui décide et il cessera de venir au festival quand il estimera que "trop is te veel". Je constate que la demande est encore très forte pour ce genre d'événements. En tant qu'organisateur, ce constat est stimulant car il faut toujours faire mieux que la concurrence en termes de programmation musicale, mais aussi d'organisation et d'accueil du public. Tout le monde en profite. Regardez en Wallonie, les Ardentes ont une très belle programmation et attirent plus de monde chaque année. Et, malgré ça, le Dour Festival se porte encore mieux.

 

k Pourquoi le secteur des festivals échappe-t-il à la crise?

Ch.M. – Il n'échappe pas à la crise. En Irlande, par exemple, un gros festival comme l'Oxegen est annulé cette année. Il y a des raisons. La Belgique est épargnée parce que nous avons une très bonne gestion et une très bonne réputation internationale, et je ne parle pas seulement du Pukkelpop. Tous les artistes, tous les managements et les agences de booking vous le confirmeront.

 

k Avez-vous rencontré des difficultés pour convaincre les artistes de venir jouer au Pukkelpop cette année?

Ch.M. – Non, au contraire. La programmation artistique du festival ne m'a pas posé de problèmes. De nombreux groupes présents l’année dernière nous ont proposé de participer à l'édition 2012. Les artistes sont aussi des êtres humains. Ceux qui étaient sur le site du Pukkelpop l'année dernière ont été choqués et veulent manifester leur soutien. Beaucoup ont demandé à revenir, même si ce n'est pas toujours possible pour des raisons d'agenda.

 

k Vous avez prévu quelque chose de spécial en hommage aux victimes?

Ch.M. – Oui, bien sûr. Mais ce sera sobre, nous ne voulons pas que le Pukkelpop devienne le festival du traumatisme. C'est aussi le souhait des parents des victimes.

 

k Vous êtes père de famille. Que dites-vous aux parents qui ne veulent plus laisser leurs enfants aller au Pukkelpop?

Ch.M. – Tout ce que je peux dire, c'est qu'une telle catastrophe est exceptionnelle, que nous sommes l'un des festivals les mieux organisés et que nous voulons toujours faire mieux. Je sais qu'il y a des jeunes qui ne reviendront plus. Je sais que certains parents ne veulent plus en entendre parler. Je ne pense pas que l'on puisse convaincre ceux qui ont peur de venir au Pukkelpop. Mais je constate aussi que beaucoup de monde garde le Pukkelpop dans son cœur. Je m'en aperçois dans la rue ou quand je vais voir des concerts. Les jeunes me montrent fièrement leur bracelet de l'année dernière comme s'ils faisaient partie d'une famille. C'est pour cette raison que notre attitude est importante. Si nous continuons à ressasser ce drame, à montrer des images, on fait peur à tout le monde.

 

k Et vous, vous avez peur?

Ch.M. – Non, je n'ai pas peur. En Flandre, il y a une expression pour ça: "Wie schrik heeft krijgt slaag…" "Si tu as peur, tu prends des coups." Face au public, face à tous ces jeunes qui nous suivent, nous devons montrer que nous avons confiance. Le message que nous voulons faire passer au public est simple. Nous avons souffert ensemble, nous allons tirer un trait sans oublier les victimes et construire quelque chose ensemble. C'est la promesse que nous avons faite au lendemain du drame. Et nous la tiendrons.

 

k Souhaitez-vous ajouter encore quelque chose?

Ch.M. – Non. J’ai longtemps hésité à accorder cette interview. Si je l'ai fait, c'est parce que Moustique est présent chaque année au Pukkelpop et que vous connaissez le contexte. En réalité, le Pukkelpop a besoin de calme pour regarder l'avenir en face.

h Luc Lorfèvre et Pascal De Gendt

 

www.pukkelpop.be

 

Quelles indemnisations?

Plus de 80.000 personnes qui avaient acheté un ticket d'un ou plusieurs jours pour le Pukkelpop 2011 – interrompu le lendemain du drame – ont accepté le système de compensation proposé par l'organisation. Cela représente 87 % des festivaliers présents l'année dernière. Ceux-ci recevront des tickets boissons et nourriture pour les trois prochaines éditions. S'ils ne souhaitent pas se rendre au festival, ils peuvent céder ces tickets qui ne sont pas nominatifs.

Aujourd'hui, 350 personnes réclament toujours le remboursement complet de leur billet. Ils sont représentés par l'avocat Alex Wijnant qui a annoncé son intention d'assigner Chokri Mahassine en justice. Chokri Mahassine rappelle pourtant que le gouvernement a reconnu le drame du Pukkelpop comme catastrophe naturelle. Il maintient sa position. "Nous ne sommes pas tenus de rembourser. Pour les dégâts matériels, les victimes doivent s'adresser au Fonds des calamités ou à leur assureur s'ils ont contracté une assurance individuelle. Nous avons néanmoins décidé de mettre en place ce système de compensation sur une durée de trois ans. C'était, selon nous, la meilleure option pour dédommager les festivaliers tout en assurant la survie du festival. Une grosse majorité a accepté ce système."

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